« culturenego » : le blog de la négociation & gestion de conflits

S’affranchir d’un environnement de travail toxique … c’est possible !

Votre travail vous épuise. Vous lever le matin est une épreuve de force, et vous vous traînez toute la journée la boule au ventre. Contaminé par la mauvaise humeur ambiante du bureau, vous rentrez chez vous pour consacrer un bref moment de répit. Lorsqu’il est enfin temps de dormir, vous ressassez sempiternellement les mêmes pensées, et notamment que rien ne change. Et on recommence …

Si vous en arrivez un jour à dresser ce genre de bilan, il se peut que votre environnement de travail vous soit devenu « toxique ». Un patron qui vous pourrit la vie, une organisation du travail déconnectée de la réalité du terrain ou encore un job « à la con » qui vous ennuie à mourir, les configurations nocives font légion. Selon nous, la responsabilité d’un tel malaise se porte à trois niveaux : celui de l’organisation, celui de l’équipe et enfin celui de l’individu. Un questionnement de toutes les époques interroge la place de l’homme au sein de son organisation : trop souvent réduit au rang d’instrument, l’homme n’apparaît plus être au cœur du dessein de l’entreprise… Ceci se répercute au sein du collectif de travail. Le manager, garant de la quête de conciliation entre efficacité et bien-être au travail, se doit de mettre en place un leadership responsable. Il se peut que votre impuissance face au constat des dysfonctionnements de l’organisation ou de l’équipe contribue à votre souffrance.

Et s’il était une piste de solution alternative ? Celle-ci existe bel et bien, mais elle risque de ne pas vous plaire. Puissent ces quelques paroles du psychanalyste humaniste Erich Fromm trouver ici quelque résonance : « Troublés, déconcertés, insécurisés, les hommes cherchent des réponses sujettes à les guider vers la joie, vers la paix, vers une meilleure connaissance d’eux et vers le salut – mais demandent en même temps que les réponses soient faciles, que l’apprentissage n’exige que peu, ou pas, d’efforts et que le succès soit très accessible, vite assuré1». Il n’en sera rien dans cet article.

Nous avons pour unique ambition de vous proposer quelques pistes de réflexion, destinées à entamer un travail introspectif qui prenne la voie d’un changement fondamental. Ce dernier terrifie, et c’est parfaitement normal, car son succès n’a d’égal que dans la douleur qu’il induit. Diverses stratégies permettent toutefois de diminuer l’angoisse pour renforcer l’audace2, à l’instar de cet enseignement socratien : « Le secret du changement c’est de concentrer toute son énergie non pas à lutter contre le passé, mais à construire l’avenir ». Evertuons-nous donc à porter notre attention sur le verre à moitié plein : c’est bien ce dernier et non le vide qui forgera les armes de notre détermination.

En première instance : Agir à son niveau

Dans un premier temps, essayez de vous poser un instant pour prendre un peu de hauteur. L’image idéale que l’on nourrit de soi-même nous est souvent préjudiciable, et s’il n’est jamais évident d’opérer cette prise de conscience, c’est parce que nous développons tous des réflexes psychologiques pour nous préserver de ce qui nous est inconfortable. Ici, le mécanisme de défense n’est pas celui du déni, mais de la projection : « ce n’est pas moi, c’est lui ». Sans ce boss insupportable, ce client imbécile ou ce papier peint qui vous fait tant vomir, vous vous dites que cela irait tout de suite beaucoup mieux. Il est ainsi plus facile de considérer, comme nous y invite Jean-Paul Sartre, que « l’enfer, c’est les autres3». A l’inverse, il est rendu extrêmement difficile, voire douloureux, d’ouvrir les yeux et de reconnaître que l’on contribue soi-même, sans le vouloir à sa propre souffrance…

Tout problème, tout conflit, implique quasi systématiquement une responsabilité partagée. Ce partage peut tout à fait ne pas être équitable : votre patron imbuvable peut être à 99% responsable de la situation, vous n’en demeurez pas moins 100% responsable des 1% restant4. En conférant toute la responsabilité à l’autre, celui-ci détient un pouvoir écrasant sur vous. Et si vous repreniez un peu de ce pouvoir en vous reconnaissant une part de responsabilité ? Celle-ci n’est pas nécessairement liée à un défaut : il est par exemple très fréquent de pêcher par gentillesse. Ce trait de caractère est tout à fait louable, mais parfois les circonstances ne s’y prêtent pas, notamment lorsqu’il vient trop déséquilibrer la relation en votre défaveur.  Il s’agit ensuite d’examiner ce que vous pouvez changer à votre niveau, en interrogeant : « Quelle est la véritable cause de mon mal-être au travail ? ». Et surtout, « Y a-t-il quelque chose que je puisse faire évoluer pour que ça aille mieux ? De quoi ai-je besoin ? Qu’est-ce qui est important pour moi ? ».

Enfin, place à l’action. Plutôt que de perdre inutilement votre énergie à vouloir changer l’autre, focaliser votre attention sur vos moyens d’action est, étrangement, un bon moyen pour se libérer d’un fardeau. Vous êtes certes responsable, mais cette responsabilité ne doit surtout pas venir occulter la liberté qu’elle conditionne. Elle est anxiogène au début, jusqu’à entrevoir toute la « puissance d’agir » qu’elle confère : c’est l’univers entier qui s’ouvre à vous ! Toutefois, cette démarche ne suffira pas à créer les conditions de votre bonheur : il est également nécessaire d’expliciter votre besoin. Tant que vous ne vous affirmez pas aux autres au sujet de ce qui ne va pas, de ce qui vous manque, ces derniers ne seront pas en mesure de faire preuve de bonne volonté.

Vous vous plaignez de la morosité des relations dans votre équipe, que l’ambiance est « pourrie », faute de convivialité… Et si vous organisiez de tels moments conviviaux ? Imaginez ce que vous pourriez faire, et testez, sans attendre que le changement émane des autres. Votre chef rend votre quotidien insupportable avec ses excès de colère et sa manie de vous dévaloriser devant tout l’open space? Posez-vous la question : « Ai-je déjà tout essayé pour lui expliquer ce qui ne me convient pas dans notre façon de travailler ensemble ? », et essayer de l’approcher avec assertivité, sans pour autant tomber dans le piège de l’agressivité ou de la fuite (« il ne m’entend pas, c’est peine perdue… »). Mettre les formes est extrêmement important, car le problème n’est pas le conflit, mais bien la façon dont on le gère5.

Vous passez vos journées à produire des tableaux de reporting dont vous soupçonnez que personne ne les lira … Demandez-vous : « Qu’est-ce qui me motiverait vraiment ? Ai-je cherché à comprendre à quoi servaient ces rapports ? Cherché à en éliminer s’il n’y en a pas besoin, et identifié des missions qui me donneraient envie ? » Peut-être que c’est possible. Avez-vous déjà tenté ?

Un environnement toxique pompe énormément d’énergie, et peut entamer sévèrement notre estime de soi. Nous ne vous conseillerons jamais assez, et particulièrement dans ce cas de figure, de trouver du soutien social sur lequel vous reposer. Amis, famille, collègues bienveillants, voisins, coach ou psychothérapeute … sont là pour vous aider à relativiser et à vous ressourcer. La solidarité transverse semble ainsi constituer la meilleure nourriture pour faire face aux difficultés de la vie. En période de doute, les messages réconfortants de nos proches sont autant de signaux qui nous renvoient à nos qualités et à notre valeur. Ceux-ci nous permettent de mobiliser l’énergie nécessaire pour tendre vers l’équilibre tant désiré.  Les soutiens peuvent également vous aider à gérer un conflit lorsque celui-ci vous dépasse. Bien sûr, il ne s’agit pas de vous conforter dans l’opinion que vous avez de votre problème, mais au contraire de la confronter auprès d’une personne que vous savez bienveillante à votre égard. Ce « confident » sera à même de formuler un état des lieux plus neutre qui facilitera la prise de recul, et pourra également vous donner de précieux conseils qui objectiveront vos véritables intérêts : nous avons en effet la fâcheuse tendance à les perdre de vue lorsque les passions déchaînent.

Ne nous y trompons pas : point-là de recette magique. En dépit de toute bonne foi, la situation peut rester sclérosée. Encore une fois, vous ne pouvez faire que votre bout de chemin. Maîtres de leur libre-arbitre, les autres peuvent décider de vous rejoindre … Ou pas. Il est alors temps de réfléchir à ce que vous pouvez faire seul.

Dans un second temps : Faire l’inventaire de ses plans B

Un des éléments essentiels de notre méthode de négociation prend l’acronyme de MESORE. Il s’agit de la « MEilleure SOlution de REchange6», c’est à dire votre ultime recours, cette « alternative qui permet de mesurer le coût de l’absence d’accord7», ou en l’espèce, le coût de l’inertie de la situation qui vous pèse.

Pendant un instant, supposez que le cadre n’est pas tel que vous l’imaginez être, et laissez-vous aller dans l’exploration de vos options. Si l’autre ne veut pas coopérer, que puis-je faire tout seul ? Quelles voies s’offrent à moi pour que je puisse me délier de cette situation ? Enfin, poser la question des ressources, ce qu’il vous faut pour répondre à vos exigences de vie. Vous réalisez avec douleur à l’aune de vos 50 ans que le métier que vous avez choisi il y a 30 ans ne vous comble plus ? Avant de vous résigner (« Je suis trop vieux pour me réorienter, je ne retrouverais jamais du travail ailleurs… »), réfléchissez aux moyens à déployer pour résoudre ce conflit intérieur. Pour vous défaire de votre manager odieux, peut-être est-il possible de songer à une mobilité dans un autre service, voire une autre entreprise ? Pour vous débarrasser de votre job à la con, il ne vous coûte rien de consulter des offres d’emploi. Peut-être n’avez vous pas les qualifications adéquates pour répondre aux attentes de votre job rêvé. Malgré les obstacles, poursuivez la démarche : quelles ressources devriez-vous consacrer si vous décidiez de reprendre vos études ?

Nous ne vous incitons pas à « tout plaquer », mais seulement à laisser votre imagination sonder ce champ des possibilités, avant de dire que c’est impossible. Estimer le coût de votre MESORE n’a pas nécessairement pour ambition de vous faire franchir le pas, mais seulement de mettre en balance le changement et la permanence, et ainsi prendre conscience qu’il existe des voies de sortie. Cela devrait vous aider à vous positionner : la situation actuelle satisfait-elle mieux vos enjeux que votre plan B ?

A partir de là, si vous décidez de rester, c’est en parfaite connaissance de cause. Il ne sera alors plus question de vous placer dans une posture victimaire, car votre choix est fait. Si l’environnement toxique n’en sera pas moins désagréable à endurer, cette prise de recul devrait vous apporter une certaine marge de sérénité. Cela vous permettra même d’envisager des stratégies pour vous protéger au quotidien et limiter l’impact que l’environnement toxique a sur vous.

Prendre ses responsabilités, c’est aussi récupérer une marge de manœuvre pour reprendre le pouvoir sur vos choix de vie. Contempler ses options, ses alternatives, permet aussi de réaliser que « ce n’est pas parce que j’ai fait un choix à un moment donné dans ma vie professionnelle que j’y suis tenu pour l’éternité ». Rien n’est figé.

« Je suis le maître de mon destin, le capitaine de mon âme » (Invictus)

Lorsque vous êtes finalement parvenu à vous affranchir de l’environnement toxique, vous sentez la flamme que vous croyiez éteinte vous animer de nouveau et vous réjouissez de retrouver du plaisir dans votre labeur. Permettez-nous cependant de vous interroger une toute dernière fois : quelles leçons pouvez-vous en tirer ? Prendre le temps d’analyser les raisons de nos choix passés est essentiel, afin de ne pas prendre le risque de se replacer inconsciemment dans les mêmes schémas pernicieux. Nul besoin d’être masochiste pour cela, simplement la plupart du temps nous ne savons pas comment nous nous sommes retrouvés dans une pareille position, et surtout pourquoi. D’où l’intérêt d’un retour d’expérience, pour capitaliser sur nos erreurs et ainsi se préserver d’éventuels retours en arrière.

Mon patron était invivable. Qu’est-ce qui a fait que j’ai choisi de travailler avec ce type de personnalité ? Si je ne l’ai pas choisi, pourquoi j’ai accepté de subir cette relation toxique le temps qu’elle a duré ? S’agissait-il d’un manque de confiance en mes compétences ? Ai-je moi-même manqué d’estime de moi ? N’ai-je pas suffisamment prêté attention à mes besoins ? Ai-je des difficultés à poser mes limites, ou bien à gérer un conflit de manière constructive ?

Mon travail n’avait aucun sens. Pourquoi me suis-je retrouvé dans une organisation figée par la règle et les process, alors que j’ai envie de créer de la valeur en valorisant mes compétences ? Ai-je choisi une entreprise, un métier pour son prestige, parce qu’il était en adéquation avec mes études, plutôt qu’avec mes envies et mon besoin de donner du sens à mon action ?  Ai-je choisi la sécurité d’un emploi salarié, bien payé, mais avec un cadre limitant, plutôt que d’être indépendant et donc libre mais avec une situation matérielle bien moins sécurisante ?

Voilà beaucoup de questions dont vous seuls détenez les réponses. Toutes ces interrogations, et les réflexions qu’elles provoquent sont autant de chemins vers votre accomplissement. Gandhi ne disait-il pas que « Le plus grand voyageur n’est pas celui qui a fait dix fois le tour du monde, mais celui qui a fait une seule fois le tour de lui-même » ?

Stefanie Reetz et Valentine Poisson


1 Erich Fromm, L’Art d’être. Desclée de Brouwer : Paris, 2000, p.36.

Jean-Edouard Grésy, Ricardo Pérez Nückel & Philippe Emont, Gérer les risques psychosociaux. Performance et qualité de vie au travail. ESF Editeur, 2013, 239 p.

3 Jean-Paul Sartre, Huis Clos. 

4 Eric Blondeau, vidéo La préparation mentale : « On est 100% responsable de 50% de la relation ».

5 Jean-Edouard Grésy, vidéo Bien s’engueuler au travail, compétence clé du management.

6 BATNA en anglais : Best Alternative To a Non-negociated Agreement.

7Jean-Edouard Grésy, Gérer les ingérables : L’art et la science de la négociation au service de relations durables. ESF Editeur, 3e Edition, 2015, p.81

Illustration: Léo Kolodziej

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