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L’oeil de l’experte : La tribune sur la liberté d’importuner

Le 8 janvier 2018, un collectif d’une centaine de femmes faisait paraître dans Le Monde une tribune défendant « la liberté d’importuner », en réaction au mouvement #MeToo de dénonciation massive du harcèlement sexuel. Nous avons sollicité l’éclairage de Marie Donzel, experte de l’égalité femmes / hommes, pour décrypter les enjeux du débat qui s’est ensuivi.

 

Quelle est ta lecture de ce fait d’actualité ?

Cette tribune, qui s’annonce comme la libération d’une « autre parole » des femmes, fait directement écho au mouvement #MeToo de prise de parole des femmes sur le harcèlement sexuel au travail. Cela procède d’une dynamique bien connue dans l’histoire du féminisme : les effets de « backlash » tels que décrits par Susan Faludi au début des années 1990.

Chaque grande évolution sur le plan des droits des femmes donne lieu à une contre-offensive pernicieuse : Faludi parle de « guerre froide » car la réaction anti-féministe ne se déclare pas comme telle. Elle ne s’exprime pas sur les barricades avec des pancartes ouvertement hostiles à l’émancipation des femmes mais se joue plutôt sur d’autres terrains :

  • Celui de la disqualification du discours féministe (hier, on faisait passer les femmes qui allaient « bénéficier » de la parité pour des incompétentes ; aujourd’hui, on fait passer les #MeToo pour des peine-à-jouir) ;
  • Celui du déplacement du débat sur des sujets réputés plus importants et plus « universels » (hier, on déplaçait le droit à l’IVG sur la bioéthique ; aujourd’hui, on aborde le mouvement #MeToo comme un marqueur de « pensée unique » ou de « politiquement correct » menaçant la liberté d’expression — ce qui est d’ailleurs un comble quand c’est précisément d’une libération de la parole dont il est question) ;
  • Enfin, on mobilise l’opinion autour des spectres édifiants de la dérive (hier, une explosion du nombre d’IVG ; aujourd’hui, la fin de la séduction, voire de la possibilité de la relation).

 

Quelles problématiques cela soulève-t-il ?

 Je vois trois problématiques à instruire dans cette affaire :

1. Le refus de la sororité. Ce qu’expriment les rédactrices de cette tribune et à quoi souscrivent les signataires, c’est qu’elles ne veulent pas entrer dans la catégorie générale et univoque des femmes, qu’elles ne se reconnaissent pas dans cette « communauté ». Au premier abord, cette demande de reconnaissance de la singularité de chacune est parfaitement légitime. Là où c’est plus problématique, c’est quand cette affirmation de non-appartenance prend la forme d’un rejet.

2. Le rejet de la sororité est d’autant plus fort chez certaines qu’il leur permet de se désolidariser des victimes (de violences, de discriminations, de domination…). De façon générale, nos sociétés n’aiment pas les victimes. On leur accorde de la sympathie compassionnelle mais nous avons plus de mal à les traiter avec empathie, c’est à dire à se mettre à leur place, à se projeter soi-même dans leur vécu et depuis leur point de vue. Le péjoratif « victimaire » et tout ce qu’il charrie de l’image repoussoir d’un individu plaintif, faible et peu courageux, est là pour appuyer une injonction à la résilience. D’une part, un tel processus de résilience ne peut être ni exigé, ni forcé. D’autre part, il n’implique pas un retour au silence ! Le mouvement #MeToo a d’ailleurs directement mis cela en cause en donnant à lire les témoignages de dizaines de milliers de femmes, suffisamment résilientes en l’occurrence pour parler à profil découvert des agressions qu’elles avaient subies, tout en refusant le silence et la honte.

3. Au cœur de la tribune et de ce qu’elle traduit des rapports femmes/hommes, ce qui fait problématique, c’est surtout la vision très stéréotypée et passablement conservatrice qui se cache sous le vernis d’une ode à la liberté et à la légèreté. La promotion du « droit à importuner » des hommes en tant que nécessité pour amorcer une relation de séduction révèle une vision étriquée des rapports de genre. Dans ce schéma, les hommes sont en position de demander et les femmes en position d’accepter ou de refuser. Ils sont sujets désirants, elles sont objets de désir. Difficile d’y trouver une véritable liberté pour les femmes, qui devraient aussi pouvoir s’exprimer comme sujets désirants et pas seulement comme destinataires du désir qui consent ou non à le satisfaire. En miroir, qu’en est-il de la liberté des hommes, auxquels on martèle que la séduction est affaire de conquête (alors que tous n’ont pas le tempérament conquérant) et dont la marge de manœuvre se limite au stade de la proposition de charme (avec plus ou moins d’insistance) ?

 En quoi ce débat impacte-t-il le monde de l’entreprise ?

Cette tribune et tout le « buzz » qui l’a accompagné indique d’abord que le sujet du harcèlement sexuel, longtemps resté tabou, est à l’heure actuelle encore très passionnel, suscite de fortes inquiétudes et peut faire l’objet de grands malentendus. Cela met en évidence que des efforts de pédagogie doivent être fournis pour bien donner à comprendre ce qu’est la culture de l’égalité femmes/hommes mais aussi les codes, postures et pratiques relationnelles entre sujets agissants. Ce travail culturel de fond doit être mené de concert avec des politiques de lutte contre le harcèlement sexuel sur le terrain.

Le moment est bel et bien venu d’intégrer la lutte contre le harcèlement sexuel comme une dimension à part entière des conditions de vie et de sécurité au travail. C’est sur ce plan que l’entreprise doit aborder la question. De la même façon que l’on a su imposer le port des casques et des chaussures de sécurité sur les chantiers et que l’on prend aujourd’hui en compte les risques psychosociaux, il faut ancrer la tolérance zéro à l’égard du harcèlement sexuel dans le champ des garanties données par l’employeur à ses salarié·e·s afin de leur assurer intégrité physique et morale. La relation interpersonnelle et la participation au collectif professionnel ne peuvent qu’y gagner.

On peut d’ailleurs tout de suite se rassurer sur le fait que se débarrasser des comportements importuns et inopportuns au travail ne va pas sonner le glas de la séduction. Cette dernière a bien entendu sa place dans l’échange professionnel, mais elle mérite un terrain de jeu bien plus vaste et bien plus stimulant que celui, binaire et tristement fonctionnel, proposé par une vision archaïque des rapports de genre.

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