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Négocier : par quoi commence-ton ?

Pourquoi est-ce si difficile de demander pourquoi ?

 Pour deux raisons :

  • que va t-il répondre ? Donc, la peur de l’inconnu
  • combien de temps cela va-t-il durer ? Donc, la peur de perdre son temps

La perception du gain à passer en force est plus intense dans l’immédiat que le gain à comprendre avant d’agir.

Le négociateur classique a des mauvaises habitudes. Celles qui consistent à ne pas préparer sa stratégie.

La réflexion minimale consiste à se dire :  « Si ça passe, ça passe… si ça ne passe pas, on verra bien ! »

Exemple 1 

En ce mois de janvier, la rédaction de France Inter attend plus d’une semaine pour accepter d’ouvrir le dialogue, avec comme conséquence une antenne quasi muette. Pour faire face aux restrictions de son budget, la direction décide de remplacer les émissions diffusées en direct la nuit par des rediffusions : quatre suppressions de postes de techniciens sans licenciement, mais par réaffectation.

  • Acte I. Les syndicats : cessation du travail de l’ensemble du personnel technique.
  • Acte II. La direction : refus d’ouvrir la négociation sans reprise du travail.
  • Acte III. Les syndicats : nous ne négocierons pas sans levée du préalable.
  • Acte IV. Les positions restent figées et les journalistes se divisent sur le fait de rejoindre ou pas le mouvement… Pendant ce temps, là l’audience diminue et les auditeurs changent de fréquence… Reviendront-ils sur l’antenne de France Inter?
  • Acte V. En cours… Comment renouer les voies de la compréhension mutuelle ?

Exemple 2

26 heures de discussion, sur deux jours, auront été nécessaires pour que les partenaires sociaux mettent un point final à la négociation sur la sécurisation de l’emploi entamée le 4 octobre dernier.

Le 9 septembre 2012, François Hollande avait déclaré : « C’est une réforme considérable. Cet accord doit être du gagnant-gagnant, du donnant-donnant : les salariés doivent être mieux protégés, les entreprises plus soutenues dans leurs efforts d’adaptation ».

 Encore une confusion entre gagnant-gagnant et donnant-donnant :

  • Le gagnant-gagnant, c’est quand tout le monde gagne.
  • Le donnant-donnant implique le chantage et signifie clairement que tu dois me donner ceci sinon je ne te donnerai pas cela…

L’éditorial du quotidien Le Monde glorifie cet accord en expliquant qu’il s’agit d’un bon compromis reflétant l’intelligence du modèle social-démocrate. S’agit-il d’une négociation réussie ?

Sa pérennité ?

L’accord a été obtenu grâce à la signature de trois organisations syndicales sur cinq. Ils sont donc représentatifs aux yeux de la loi actuelle qui va changer dans quelques semaines. La représentativité ne dépendra plus du nombre de syndicats mais de leur poids en termes de voix aux élections ; la représentativité dépendra alors des syndicats signataires ayant obtenus plus de 50% des voix.

Les sentiments exprimés ?

  • « C’est un jour sombre pour les salariés, on va institutionnaliser la précarité du travail », dit Stéphane Lardy, de FO (non signataire).
  • « On est très loin de l’objectif gouvernemental initial de réduire la précarité du travail », dit Agnès Le Bot, la négociatrice de la CGT (non signataire).
  • « Le texte n’est pas exceptionnel, mais il est acceptable » dit la CFTC (signataire).
  • « Les discussions ont été très difficiles, mais on a obtenu les quatre points incontournables qu’on s’était fixés en rentrant dans cette négociation », dit Patrick Pierron, le négociateur de la CFDT (signataire).
  • L’accord « marque l’avènement d’une culture du compromis après des décennies d’une philosophie de l’antagonisme social. Avec le CICE (crédit d’impôt compétitivité-emploi) et avec cet accord, la France peut espérer amorcer des progrès significatifs pour reconquérir sa compétitivité », dit Mme Parisot du MEDEF (signataire).
  • « C’est un bel accord », dit Patrick Bernasconi, négociateur du MEDEF.
  • « Non seulement l’immense majorité des entreprises seront partiellement ou totalement privées des nouvelles souplesses accordées en matière d’emploi (…), mais dans l’état actuel du texte, elles supporteront l’essentiel des surcoûts générés par l’accord », dit le comité directeur de l’UPA, la troisième organisation patronale autour de la table représentant les artisans et les très petites entreprises (signataire malgré tout).

Les enjeux ?

Pour le gouvernement, il s’agissait de réformer les règles du jeu de l’équilibre entre les salariés et les employeurs autour des éléments du contrat de travail pour faciliter l’embauche afin de relancer l’emploi, tout en freinant le développement des emplois précaires.

Pour les entreprises, il s’agissait de rendre les embauches et les licenciements plus fluides afin de retrouver la maîtrise des décisions en matière de contrats de travail.

Pour les syndicats, il s’agissait avant tout de sécuriser les parcours professionnels en essayant de conserver les avantages acquis au cours de la carrière d’un salarié en situation de perte d’emploi.

Les objets de négociation ?

Plusieurs avancées sont à noter du point de vue de la sécurisation et des droits nouveaux des salariés :

  • une taxation de certains CDD, via une majoration de 4,5 à 7% de la cotisation patronale d’assurance chômage en fonction des types de contrats ou de leur durée.
  • une généralisation de la complémentaire santé pour les 3,5 millions de salariés aujourd’hui non couverts par un contrat collectif.
  • un meilleur encadrement des temps partiels et la création de droits rechargeables pour les chômeurs qui acceptent, avant la fin de leur période d’indemnisation, de reprendre un emploi.
  • une association des salariés à la stratégie des grandes entreprises avec une voix délibérative accordée aux syndicats dans les organes de direction des groupes de plus de 5000 salariés en France.

Pour les entreprises :

Les accords de maintien dans l’emploi, nouvelle appellation des accords de compétitivité emploi, seront désormais sécurisés et permettront aux entreprises de moduler plus facilement temps de travail et salaires en cas de retournement de conjoncture.

Serait-ce donc un accord gagnant-gagnant ?

 Un accord serré, donc, mais un accord quand même.
« Je tiens à rendre hommage aux organisations professionnelles de salariés et d’employeurs qui ont rendu possible ce résultat. Il constitue un succès du dialogue social, qui honore l’ensemble des partenaires… Je demande donc au gouvernement de préparer, sans délai, un projet de loi afin de transcrire fidèlement les dispositions d’ordre législatif prévues dans l’accord » (François Hollande).

Pourquoi donc la CGT et FO ne l’ont-ils pas considéré comme tel ?
Pour Bernard Thibault , en  l’absence d’accord, il estime qu’une loi votée par la majorité socialiste serait plus protecteur pour les salariés.
Pour le nouveau patron de FO, il avait déjà déclaré avant les dernières séances de négociation, qu’il faudrait « un miracle » pour que sa confédération puisse le signer.

En effet, le syndrome du rapport de forces est encore très présent dans le dialogue social à la française, car certains restent persuadés que la transposition de l’accord dans une loi lors de la prochaine session de l’Assemblée Nationale permettra de rapporter plus d’avantages que ce qu’il était possible d’obtenir dans une négociation.

Le lobbying à l’encontre des députés va pouvoir se déployer pour rééquilibrer dans un sens comme dans l’autre ce qui n’a pas été possible d’obtenir par la coopération.
L’exemple italien de 2012 dans lequel la grande réforme du travail obtenue par Mario Monti, l’ancien président du conseil, a été « détricoté » par le travail de sape des parlementaires opposés à l’accord.

Conclusion :

Le 20 décembre dernier, le Medef, qui jurait encore à l’époque ne pas vouloir entendre parler de taxation des contrats courts ou de tout autre système pour réduire leur utilisation, a été contraint de l’accepter en se disant que signer un accord permettrait une non-intervention du gouvernement lors de la discussion d’un loi probablement plus favorable aux syndicats.

Les syndicats coopératifs, de type « sociaux-démocrates » ont joué le jeu de la signature espérant ainsi montrer qu’ils pouvaient obtenir des avancées significatives pour leurs mandants tout étant raisonnables. Les syndicats ayant montré leur opposition à toute discussion portant sur des termes de flexibilité comptent-ils se rattraper lors des débats parlementaires en utilisant certains députés et sénateurs comme leviers de pouvoir ?

L’histoire des négociations sociales à la française est encore bien loin d’avoir atteint une maturité de type nordique.

Yves Halifa

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