AUTOCENSURE : EN FINIR AVEC LES IDÉES REÇUES !

Depuis une vingtaine d’années, les paradigmes du plafond de verre attribuent aux femmes la responsabilité d’une part des inégalités professionnelles en pointant du doigt leurs réflexes d’autocensure, sans que peu de travaux scientifiques aient apporté de preuves significatives à cette idée selon laquelle elles « oseraient » moins. Mais qu’en est-il vraiment ?   

Les débats et les actions sur cette question de l’autocensure depuis dix ans sont quasiment tous contraints dans une vision biaisée et parcellaire :

  • On a trop longtemps réduit le sujet de l’autocensure à celui des femmes, comme si par définition, elles étaient les seules menacées par ce fléau car elles en possèderaient le gène porteur. Mais ne peut-on pas imaginer que l’autocensure soit le résultat d’un effet de stigmatisation du groupe auquel on appartient ?
  • On a réduit son explication à des causes endogènes (c’est à dire à la personnalité), et essentiellement au manque de confiance en soi. Les femmes s’autocensureraient parce qu’elles manquent de confiance en elles. Elles seraient donc responsables de leur autocensure et donc de leur plafond de verre. CQFD ! 

Mais ne sommes-nous pas allés trop vite en besogne ? N’a-t-on pas sauté l’étape qui consisterait à vérifier ces deux postulats ? Dit autrement, peut-on s’autocensurer quand on est un homme et peut-on s’autocensurer même quand on a une bonne image de soi ? 

Le cabinet AlterNego a développé un questionnaire qui a été soumis en 2019 à 4 entreprises issues de secteurs professionnels différents (automobile, technologie, immobilier et communication) pour produire des données factuelles sur ce sujet d’autocensure. L’étude compte au total 1492 réponses pour un échantillon que nous avons analysé au regard de quatre variables : le genre, la position hiérarchique ; l’âge et le secteur d’activité. 

QUELS RÉSULTATS MAJEURS ?

  1. Une autocensure qui concerne les femmes… ET les hommes ! 

D’entrée, les répondants ont été interrogés sur leur sentiment de s’autocensurer ou non, sans mentionner de critère particulier lié à cette autocensure. 40% des femmes… Mais aussi 35% des hommes ont confirmé se sentir concernés ! Dans une entreprise, c’est donc plus de 38% des salariés qui disent s’autocensurer. Voilà qui en dit long sur la perte d’énergie et de potentiels que cela représente à l’échelle du système entreprise.

2. Le statut hiérarchique, cause majeure de l’autocensure

Bien au-delà des critères sociodémographiques (âge, genre, orientation sexuelle.), la position hiérarchique est le premier critère causant de l’autocensure, pour près de 75% des répondants déclarant s’autocensurer.On s’autocensure donc beaucoup à cause du poids de la hiérarchie que pour n’importe quelle autre raison constitutive de l’identité sociale.   

3. Une autocensure systémique

Les répondants ont été interrogés sur les causes explicatives de leur autocensure. Et contrairement aux idées reçues, qui expliquent l’autocensure par des causes endogènes, les répondants de l’étude, se rapportent en premier lieu aux causes exogènes de l’autocensure : « Je m’autocensure parce que j’ai le sentiment que ma demande ne sera pas entendue » et/ou « je m’autocensure parce que j’ai le sentiment que je ne serais pas soutenu dans ma demande ».

Les répondants ont ainsi le sentiment que leur autocensure se joue d’abord au niveau de la relation interindividuelle. À l’inverse, le manque de confiance en soi et le fait de douter de ses compétences arrivent en fin de liste des causes de l’autocensure. 

4. Le sexisme, un facteur aggravant

Dans deux entreprises de l’étude, nous avons questionné près de 300 femmes sur le sentiment de sexisme dont elles sont victimes dans l’entreprise et nous l’avons corrélé avec le sentiment d’autocensure. Les résultats indiquent des corrélations fortes entre tous les indicateurs. En effet, plus les femmes ont le sentiment de subir des blagues sexistes (+0,40 d’indice de corrélation), d’être exposées à un vocabulaire guerrier sexiste ou sexuel (+0,44) et surtout, de ne pas recevoir la même considération que les hommes (+0,51), et plus elles disent s’autocensurer. On peut dès lors supposer que l’expérience d’un climat sexiste alimente l’autocensure.

CONCLUSION 

Pour agir efficacement, l’entreprise doit lutter contre toutes les formes d’autocensure, chez les femmes comme chez les hommes. Il faut certes accompagner celles et ceux qui en sont victimes par la montée en compétences et, le cas échéant, par un coaching intelligent… Et il faut aussi créer les conditions d’un management ouvert, qui autorise la contradiction, les débats et l’innovation. Mais la première chose à faire – et vite ! – consiste à cesser de dire aux femmes qu’elles s’autocensurent faute de confiance en elle… C’est en effet le meilleur moyen pour que cela se produise !

Valentine Poisson & Patrick Scharnitzky

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