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Les nouveaux horizons de l’articulation des temps de vie

On l’appelait hier le droit au repos. Plus près de nous, lutte contre la double journée des femmes. Puis conciliation vie pro/vie familiale. Et vie familiale fût remplacée par vie perso. Enfin, à cette binarité entre vie professionnelle et vie privée, on a substitué la notion à plus large spectre de « temps de vie ». Depuis toujours considérée comme une nécessité, « l’autre » temps est une préoccupation plus que jamais d’actualité pour les entreprises. Tour d’horizon des enjeux d’avenir de la conciliation des temps de vie.

 

Temps de lecture : 6 min

 

Achever la dé-familialisation du temps de « non travail »

De nombreuses politiques d’articulation des temps de vie portent encore la marque d’une morale familialiste plus ou moins conscientisée : le temps non-travaillé, matinées et soirées, week-ends et congés, est comme par défaut celui de la parentalité. Est-il vraiment plus légitime d’avoir des contraintes horaires quotidiennes ou des préférences pour ses dates de vacances parce que l’on a des enfants ? Chacun·e peut en juger selon sa morale. Mais quand l’entreprise adapte sa ligne de conduite en matière d’attribution de facilités d’organisation du temps sur un tel fondement, ne serait-ce qu’implicitement, elle est en rupture avec le principe d’égalité de traitement.

Et c’est un piège pour tout le monde. Pour la personne sans enfant qui perçoit dans le monde professionnel la valeur (sous-)estimée de sa vie personnelle. Pour la personne en situation de parentalité, qui se voit ramenée à tout un champ d’assignations, de stéréotypes, de prophéties autoréalisatrices faisant écran à l’expression de ses compétences. Autrement dit, aussi longtemps que l’on considèrera que Madame X. a de plus justes raisons d’aménager ses horaires puisqu’elle a des enfants en bas âge, elle restera sous le plafond de verre à accumuler sagement les retards de carrière. Quant à Monsieur Y., faut-il qu’il se conforme encore à l’idée qu’on se fait du temps des hommes, prétendument moins demandeurs de vie privée, parce que l’employeur persiste à calculer inconsciemment son degré de disponibilité en fonction de celui de la mère de ses enfants, ainsi que l’a récemment montré une étude britannique ?

 

Appréhender toutes les dimensions du temps

L’enjeu d’inclusion contenu dans le droit à la conciliation des temps de vie ne concerne pas que l’égalité de genre. Il comporte aussi une forte dimension générationnelle. D’abord, parce que, tout simplement, nous n’entretenons pas le même rapport au temps aux différents âges de la vie. Nous n’avons pas les mêmes capacités de récupération, les mêmes besoins de repos, loisirs, vie sociale, les mêmes envies, les mêmes priorités selon nos phases de vie. Nous n’avons pas les mêmes contraintes non plus : les jeunes dont la rémunération est moins élevée peuvent vouloir partir en vacances en décalé, les personnes qui ont des enfants en bas âge peuvent vouloir les voir grandir, celles qui ont un proche en perte d’autonomie peuvent vouloir/devoir s’organiser pour en prendre soin… Cette dimension générationnelle, c’est aussi celle qui va chercher du côté de la socialisation du rapport au temps : on ne regarde pas l’heure (sur sa montre ou son smartphone) de la même façon selon que l’on est né·e dans les années 1930, 1950, 1970, 1990 ou 2000… Certes, la flexibilité cognitive nous permet de nous adapter à l’époque dans laquelle on vit. Néanmoins, nous sommes bel et bien dans des sociétés où cohabitent des cultures diversifiées de la temporalité : une heure, une journée, un an, une décennie ou même toute une vie ne représente pas la même chose pour tout le monde. Très concrètement, cela implique pour l’entreprise, de commencer par étaler la durée et les rythmes de la vie professionnelle : on ne peut plus considérer qu’une carrière se fait entre 30 et 45 ans, et tant pis pour celles et ceux qui n’ont pas pris le train à temps.

 

Penser la création de valeur, hors contexte professionnel

Un autre défi de l’articulation des temps de vie aujourd’hui et à l’avenir est celui de la valorisation des acquis non professionnels. De la même façon que la réussite ou l’échec scolaire se jouent ailleurs que dans la stricte enceinte de l’école, le succès professionnel va évidemment puiser dans des ressources développées par les individus ailleurs que dans le travail.

Mais tout n’a pas la même valeur. Il y a ce qui rapporte : des engagements citoyens enrichissant son réseau ; une pratique sportive qui, le stéréotype aidant, laisse penser que l’individu est courageux, compétitif, endurant et performant par tempérament ; le fait d’avoir une famille nombreuse quand on est un homme, ce qui crédite d’une présomption de sens des responsabilités ; retaper et entretenir une maison de campagne, ce qui pose un certain statut social ; avoir pris une année sabbatique pour faire le tour du monde, ce qui indiquerait une personnalité d’explorateur, riche d’ouverture sur l’extérieur, d’esprit d’initiative, de sens pratique etc. Et puis il y a tout ce qui est invisible, voire ce qui coûte en termes de progression professionnelle, alors même que c’est potentiellement aussi un espace de création de valeur et d’acquisition de compétences : être en congé maternité pour une femme (entre 2 et 3 ans de retard de carrière pour une dizaine de semaines effectives d’absence) et plus encore avoir pris un congé parental ; faire tourner au quotidien l’habitation principale ; agir de petits gestes en petits gestes pour la préservation de l’environnement ; participer à la vie de son quartier…

Cette question de l’écart entre la valeur globale créée par les individus du monde entier et la valeur rémunérée très inégalement distribuée est au cœur des travaux du Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz. Théoricien des crises liées aux mésestimations de la valeur, entraînant à la fois des spéculations malsaines autour d’actifs sur-valorisés et des destructions massives d’actifs hautement enrichissants mais renvoyés à des « externalités », il manifestait néanmoins un certain optimisme lors de son discours de réception du Prix de la Banque de Suède. Selon lui, l’ère de l’économie de l’information, si on l’investit d’une volonté politique tournée vers la justice autant que la performance durable, doit permettre, via davantage de transparence, de rendre visible et collectivement apprécié ce qui est sous-valorisé quoique créateur de valeur. Alors, très prosaïquement, il ne tient qu’à nous de considérer que l’avenir de l’équilibre de chacun·e, comme du collectif, ne se joue pas dans les applications de planification du temps mais dans une approche de la transformation (digitale, mais pas que…) tournée vers la valorisation de ce qui occupe notre temps.

 

Marie Donzel

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