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Comment le confinement a mis en lumière les fonctions latentes du travail

En cette période de confinement, nous sommes contraint·es de réinventer nos modalités de travail dans l’attente d’un vaccin. Faire des gestes barrières des automatismes en présentiel, poursuivre le télétravail pour celles et ceux qui le peuvent, redéfinir un équilibre des temps de vies pro/perso… Mais en quoi cette transformation éprouvante impacte-t-elle les fonctions du travail ? Qu’est-il vital de préserver pour garder son équilibre dans un contexte si mouvementé ? Petit détour par les apports de la sociologie.

Temps de lecture : 6 minutes

 

Quand le travail répond à d’autres besoins que le gagne-pain

 

Au-delà de sa fonction manifeste, à savoir la rémunération, le travail a cinq autres fonctions latentes qui donnent du sens à notre activité professionnelle. Elles ont été mises en lumière après la crise de 1929 par Marie Jahoda, chercheuse autrichienne, qui a conduit une étude exceptionnelle fondée sur l’observation participative des habitant·es du village de Marienthal, qui se sont massivement retrouvé·es au chômage après la fermeture soudaine d’une usine textile.

 

Marie Jahoda révèle déjà à l’époque que le travail est bien plus qu’un contrat de travail. Il est constitutif de l’activité humaine. Dépossédés de leur emploi, les individus se retrouvent plus exposés à ce que l’on appelle aujourd’hui les risques psychosociaux que celles et ceux affairé·es à une forme d’activité. Mais pourquoi ? Qu’avaient-ils/elles perdu que nous devons absolument préserver aujourd’hui, alors qu’un·e salarié·e sur deux est au chômage partiel en ce mois d’avril 2020 en France ?

 

Les 5 fonctions latentes du travail

 

  1. Une structure temporelle

 

Marie Jahoda observe que « déliés de leur travail, sans contact avec le monde extérieur, les travailleurs ont perdu toute possibilité matérielle et psychologique d’utiliser ce temps. N’ayant plus à se hâter, ils n’entreprennent plus rien non plus et glissent doucement d’une vie réglée à une existence vide et sans contrainte ».

 

En effet, le travail nous oblige à nous lever le matin et structure notre journée, entre les temps de réunion, les temps de production, les temps de pause… La planification d’un agenda bien rempli soulage notre angoisse existentielle de la peur du vide. Ainsi, la crise du coronavirus bouscule profondément notre rapport au temps.

 

En cette période, il nous faut retrouver ces repères temporels, comme autant de jalons pour structurer nos diverses activités et mettre en œuvre nos projets. Certain·es souffrent d’un manque d’activité, d’autres d’un surcroît de charge mentale, notamment celles et ceux qui assument un rôle de proches aidant·es ou qui accompagnent l’école à la maison. Rien n’est moins simple que d’insuffler un bon rythme entre des rituels rassurants et des expériences nouvelles, entre la sphère privée et professionnelle, entre les soirées en semaine et en week-end… C’est l’objet d’une négociation avec soi avant de la mener avec l’ensemble de nos interlocuteur·trices.

 

  1. Un réseau social

 

Au-delà de l’exclusion objective de toute forme de socialisation qui, selon la Fondation de France, touche 10 % de la population, près d’un·e Français·e sur quatre se dit exposé·e à la solitude et à l’isolement. Cela signifie qu’environ un quart de la population française ne dispose que d’un seul réseau social parmi les 5 principaux que sont le voisinage, les ami·es, la famille, le tissu associatif et le travail.

 

C’est pourquoi le travail est un pourvoyeur essentiel de socialisation par les multiples opportunités de rencontre qu’il crée. La qualité de ces relations aux autres est le principal facteur de bonheur. Nous sommes des êtres sociaux et la solitude tue plus que le tabac ou le diabète.

 

Dans ce contexte, la contrainte de distanciation sociale est un facteur évident de souffrance humaine et le besoin de nouer des relations de qualité aux autres n’a jamais été aussi fort. Nos rituels professionnels d’afterworks, de pause-café, de moments partagés sont à réinventer en distanciel, en y insufflant dynamisme et convivialité.

 

  1. Un développement des compétences

 

Les défis de notre quotidien professionnel sont autant d’épreuves qui nous invitent à déployer des efforts pour les mener à bien. In fine, ces efforts se révèlent aussi payants sur un plan personnel, car ils participent à développer nos compétences, qui peuvent être de tout ordre : physique, intellectuel, social… Ce sentiment de progression est un excellent moyen de nourrir notre confiance en nous ainsi que notre assertivité.

 

Cette fonction latente est peut-être la moins touchée des cinq par le confinement, car nous devons en effet redoubler d’ingéniosité pour nous réinventer à distance comme en présence, développant ainsi des compétences indéniables sur le plan organisationnel. Cependant, il est essentiel que cette montée en compétence soit non seulement correctement accompagnée, mais aussi qu’elle reçoive la juste reconnaissance des efforts fournis et des résultats obtenus. En effet, selon une étude Deloitte et Cadremploi réalisée en 2015, la reconnaissance représente pour les salarié·es le principal levier d’amélioration de la qualité de vie au travail. Commençons par complimenter notre entourage à bon escient et les feedbacks positifs ne devraient plus se faire attendre en retour.

 

  1. Une construction de l’identité

 

Le travail fournit une forme d’existence sociale. C’est bien pour cela qu’une des premières questions posées lorsque l’on rencontre quelqu’un est : « Que fais-tu dans la vie ? », ce qui revient à demander : « quel est ton travail » ?

 

Cette construction identitaire est bénéfique sur le plan individuel, pour nous procurer un sentiment de dignité intrinsèque, mais aussi sur un plan collectif, pour avoir le sentiment de contribuer à la co-construction du monde.

 

Si le travail représente une raison d’être social, à défaut d’autres activités domestiques, associatives…, son absence peut s’apparenter à une forme de mort sociale. Tout·e un chacun·e n’est pas touché·e au même niveau car c’est une perception éminemment subjective. Pour autant, dans une moindre proportion, le clivage qui s’était produit durant la Première Guerre mondiale entre les « premières lignes » et les « planqué·es » de l’arrière se retrouve dans les discours. Rien n’est plus important que de rappeler la raison d’être, le sens des métiers des un·es et des autres qui chacun·e à leur mesure ont une plus-value économique et sociétale. Par exemple, les mondes du spectacle et de l’événementiel sont parmi les plus durablement touchés, et pourtant, on n’a jamais sans doute écouté autant de musique et ressenti le besoin de sortir !

 

  1. Flexibilité psychique

 

La dernière fonction latente du travail mise en lumière par Marie Jahoda n’est pas la plus évidente à saisir. Elle n’est pas moins essentielle. La chercheuse autrichienne a en effet constaté une forme de rigidité mentale auprès des villageois·es de Marienthal impactés par le chômage. Elle en ainsi déduit qu’en nous confrontant sans cesse à des individus différents de notre univers, à des challenges nouveaux, le travail élève notre flexibilité psychique. En effet, ces diverses mises à l’épreuve sont autant d’occasions de développer des facultés d’adaptation par le dépassement de soi… À l’instar du management de la diversité, qui offre des perspectives de performance démultipliées, une fois surmontée la complexité inhérente à la présence de neurones diversifiés.

 

Le confinement nous met à rude épreuve sur le plan mental, car il impose aux individus une forme de réclusion forcée qui limite terriblement nos opportunités de nous développer psychiquement. Il en est de même avec la fermeture des frontières, qui, même symboliquement, met à l’arrêt la possibilité d’explorer de nouveaux horizons au-delà de notre zone de confort et de ce que nous connaissons.

 

Mais comme l’exprime à juste titre le poète libanais Khalil Gibran dans un de ses magnifiques textes sur la liberté : « Comment le tyran pourrait-il dominer l’homme libre et fier, si dans sa liberté ne se trouvait une tyrannie et dans sa fierté, un déshonneur ? ». De fait, à l’heure du 2.0 et des réseaux sociaux, la notion de frontière se réinvente, permettant de trouver une forme d’évasion et partant, de liberté exploratoire, tout en restant confiné·e.

 

Préserver les fonctions du travail à l’ère du confinement

 

Par ces cinq fonctions latentes, le travail nous permet de nous réaliser. Marie Jahoda nous offre ici une splendide grille de lecture pour identifier ce qu’il nous est primordial de préserver dans nos nouvelles manières de travailler à l’heure du coronavirus. Satisfaites, ces fonctions latentes sont un nécessaire terreau de ressources pour parvenir à développer la résilience individuelle et collective que la gestion de cette situation d’exception appelle.

 

Jean-Édouard Grésy & Valentine Poisson

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