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De quoi la disruption est-elle le nom ?

Disruption. Le mot courre depuis quelques années pour qualifier « l’ubérisation », le passage d’une consommation de propriété à une consommation d’usage ou bien le marché des crypto-monnaies. Objet de fascination pour certain·e·s qui y voient l’alpha et l’omega du renouveau de la croissance économique mais motif d’effroi pour d’autres qui s’inquiètent de la casse sociale qui va avec, la disruption ne laisse personne indifférent.

Marie Donzel, experte inclusion & innovation sociale, apporte ses éclairages sur la notion, ses usages dans le discours politique et économique, les risques que contiennent certaines interprétations…

 

Temps de lecture : 4 minutes

 

Le modèle schumpetérien défié

Deux auteurs revendiquent la paternité du terme « disruption » : d’un côté de l’Atlantique, le publicitaire Jean-Marie Dru qui en a déposé le concept en 1992 ; de l’autre feu Clayton M. Christensen, économiste et professeur à la Harvard Business School qui a théorisé la « disruptive innovation » dans son ouvrage The Innovator’s Dilemma paru en 1997.

 

Un point commun aux deux : l’accélération des transformations technologiques défie le modèle schumpetérien de destruction-créatrice selon lequel toute innovation produit, par effet de concurrence, la disparition des acteurs qui ne s’adaptent pas suffisamment rapidement. La disruption n’est pas qu’évolutionnisme économique opérant la disparition des agents les moins performants selon un processus cyclique de « progrès » : elle bouleverse radicalement tout un marché, embarquant des transformations sociales et culturelles majeures, mettant en défaut les dispositifs (notamment légaux) d’encadrement et de régulation…

 

Du chaos terrifiant à la « réussite » fascinante 

 

Si le terme a acquis ces dernières années un certain capital séduction à la faveur d’une imagerie associant la disruption au génie entrepreneurial et à la fulgurante réussite économique doublée de la révélation du geek introverti en milliardaire philanthrope, il n’a pas toujours été aussi positivement connoté. Son étymologie latine renvoie à la destruction, à l’éclatement, à la dislocation, au chaos et jusque dans les années 1980, la langue anglo-saxonne l’employait d’abord pour qualifier les catastrophes naturelles et tout ce qui bouleversait avec perte et fracas le cours de la vie ordonnée.

 

Le start-uppeur est-il est un anar ?

 

La disruption est une forme d’anarchie… Et ses modalités contemporaines ne sont en apparence pas si éloignées de celles que préconisent les théoricien·ne·s de l’anarchisme : la fin de la possession privée au profit de la capacité d’usage (d’une maison de location, d’un vélo ou d’une auto en libre-service…) comme principe général de jouissance des biens, l’autogestion (du livreur ou chauffeur autoentrepreneur) contre l’organisation hiérarchique, l’individualisme autodéterminé (de l’individu autobanquier qui gère ses comptes avec le seul soutien d’une IA)  contre les déterminismes liés à l’appartenance aux groupes sociaux, la démocratie directe qui permet de voter, juger, noter, démandater à tout instant (en étoilant d’un clic la qualité du service d’un restaurant ou la satisfaction relative à la prestation d’un·e travailleur/travailleuse du sexe) plutôt que de s’en remettre au principe de représentation et au rythme de la vie républicaine…

 

Mais la comparaison entre Proudhon, Bakounine & Thoreau et les start-uppers stars de la Silicon Valley ou d’ailleurs s’arrête là. Chez les premiers la liberté est une affaire sociale, tournée vers l’objectif d’égalité entre les humains (malgré quelques contradictions, pour ne pas dire de très fâcheuses sorties de route, notamment sur la question de la « place » des femmes) et portée par une éthique de responsabilité postulant que l’individu encapacité (empowermenté, dirait-on aujourd’hui en bon franglais) échappe à l’oppression autant qu’à la tentation d’opprimer. Chez les seconds, la liberté est avant tout celle d’entreprendre, tournée vers l’objectif de capitalisation et portée par des valeurs de progrès que traverse l’idée d’une corrélation entre prospérité et augmentation du bien-être global.

 

Repolitiser le changement

 

Nulle nécessité d’arbitrer le match entre socialiste-libertaire et start-uppeur. C’est vain comme n’importe quelle opposition binaire. Mais ça ne doit pas empêcher d’interroger le caractère dépolitisé de la disruption au sens contemporain du terme.

 

Dans son essai Technopouvoir – Dépolitiser pour mieux régner, Diana Filippova dénonce le principe de régulation ex-post qui s’est installé dans les politiques publiques : une « idéologie de l’innovation » nous convaincrait que la technologie s’impose de toute façon et que le seul ouvrage du politique serait d’en limiter les excès après avoir constaté les dégâts. Pour illustrer : c’est après que « l’ubérisation », dont on a volontiers dit, sans complexe, qu’elle avait eu le mérite d’obliger les chauffeurs de taxi à être plus sympas et de filer du boulot aux jeunes de banlieue, a fait démonstration de ses effets sur la précarisation des travailleurs, la montée des risques psychosociaux parallèlement à leur sous-prise en charge dans le cadre de l’auto-emploi qui offre une moindre qualité de protection sociale que le salariat, le délitement des déontologies métiers, entre autres dégradations du socle de conditions de travail. Et Filippova d’en appeler à une repolitisation du changement, l’idée étant de trouver une alternative aussi bien à la réaction autoritaire qui voudrait censurer la technologie qu’à la voie gestionnaire qui consisterait à favoriser le consentement à la transformation par méthodes incitatives et autres techniques de « soft power ». La prise en compte des externalités dans toute activité économique, qu’elle s’inscrive dans un modèle « classique » d’entrepreneuriat ou qu’elle procède d’une innovation de rupture, est assurément une des pistes les plus prometteuses. Concrètement, cela implique que les entreprises innovantes (qui bénéficient d’une population formée à très haut niveau, d’une recherche en large partie financée par des fonds publiques, d’infrastructures fiables construites et entretenues par la puissance publique etc.), ainsi que leurs financeurs privés doivent assurément intégrer dans leur business model une contribution au bien commun à la hauteur de ces apports du collectif et garantir que leurs projets disruptifs n’engendrent pas de catastrophes sociales.

 

Marie Donzel

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