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De quoi la « performance » est-elle (et sera-t-elle) le nom ?

Mot-valise s’il en est, voire pensée magique en soi, la notion de performance emporte souvent la raison des décisions. Il y a dans « performance » la promesse de l’efficience, mieux encore celle de la réussite, de l’exploit, de la richesse en abondance. De quoi nous séduire, n’est-ce pas ? Mais à l’heure où l’on interroge les modèles économiques et sociaux de demain, en connaissance des qualités et défaillances de ceux que l’on a expérimentés jusqu’à aujourd’hui, il est incontournable de se poser la question de ce que « performance » veut dire… Marie Donzel, directrice associée d’AlterNego, experte innovation sociale, a remonté le fil de l’histoire linguistique, théorique ainsi que des usages en économie appliquée du concept de performance…

 

Temps de lecture : 6 minutes

 

Un peu d’histoire linguistique, ça ne peut pas faire de mal

 

Issu de l’ancien français « parformer » que l’on pourrait traduire par « exécuter » ou « accomplir », le mot « performance » prend ses consonances modernes au XIXè siècle, quand les parieurs hippiques britanniques en font l’ombrelle des critères d’évaluation des qualités d’un cheval de course : sa race, sa carcasse, son élevage, sa forme physique, son âge, son équipement, la corpulence et l’expérience du jockey qui le monte, les moyens et réseaux d’influence de son propriétaire…

 

A peine quelques décennies après, la « performance » des chevaux et tout l’attelage référentiel qui va avec, s’applique aux athlètes et aux équipes sportives, marquant l’esprit des Jeux Olympiques modernes… Qui tout en proclamant que « l’important, c’est de participer » sont malgré tout soumis à l’esprit de la révolution industrielle, lequel est au toujours-plus : plus de volume, plus de productivité, plus de marge, plus de rentabilité, plus de records à pulvériser…

 

Le chiffre roi qui fait loi… et foi

 

Des chevaux de course aux ouvriers à la chaîne en passant par les athlètes, la performance appelle l’indicateur. A la fois outil de mesure de la différence et indice des facteurs de la croissance. Le projet Histoire économique quantitative, né au sein de l’IESMA en 1961 sous l’impulsion de Simon Kuznets, fait remonter aux années 1850 les débuts de l’ère statistique moderne qui voit se développer toute une série de méthodes de calcul visant à objectiver la production de valeur et à rationaliser la prise de décisions.

 

Certes, depuis toujours, on « compte » en économie : l’existence de proto-monnaies dès le 3è millénaire avant JC et de la monnaie comme unité de compte & réserve de valeur à partir du 7è siècle avant JC, est là pour témoigner de l’intimité profonde qui lie le chiffre à l’activité économique. Et la question des motifs de l’enrichissement est déjà étudiée dans l’Antiquité par Aristote qui pose une différence fondamentale entre la chrématistique consistant à accumuler quantité (de monnaie, de terre, de ressources…) et l’économie visant à organiser la communauté autour de ce qu’on appellerait aujourd’hui son autonomisation et la quête du bien commun.

 

C’est toutefois avec le déploiement massif des théories de « l’école classique » dans l’industrie que la quantité s’impose comme critère de succès et que le chiffre se fait roi : il fait loi… Et il fait foi ! Tel un Dieu. Il est d’ailleurs assez cocasse d’observer que quand le fou de logique Adam Smith se heurte aux limites de la modélisation, il n’a plus qu’à suggérer l’existence d’une « main invisible », incantation divinatoire s’il en est, pour (ne pas) expliquer que la somme des intérêts particuliers ne forme pas l’intérêt général.

 

Et le Deus Ex Performa créa l’homo economicus

 

Malgré les failles du tout-rationnel en économie, d’emblée repérées par Smith et qui contrarièrent plus d’un « classique » (de John Stuart Mill s’étonnant qu’on écarte les femmes de la vie publique, alors même que la simple logique voudrait qu’on ne se passe pas des forces de la moitié de l’humanité à David Ricardo qui se prit les pieds dans le tapis d’une concurrence engageant des enjeux culturels en parallèle des raisons financières), le logiciel utilitariste s’est clairement imposé au cours du XXè siècle.

 

Il faut dire qu’il est fort séduisant : flatteur pour l’individu à qui il promet de solder la question du sens de l’existence en se remettant à son utilité, il facilite la décision politique (au sens large, valant aussi pour le monde de l’entreprise) en donnant raison à la majorité, il simplifie la question de la cohésion sociale en accordant du « pouvoir » d’achat (pouvoir qui reste en réalité entre les mains de celui qui vend) nécessaire aux systèmes de relance par la consommation… Et va jusqu’au paradoxe d’intéresser la générosité, entre déductions fiscales et valorisation sociale récompensant le geste philanthrope, sorte de solidarité bien ordonnée justifiée par « l’altruisme efficace ».

 

Punition ?

 

Le modèle de performance classique, adossé à la double croyance de la raison imparable du chiffre et de la mobilisation logique par l’utilité, montre indiscutablement aujourd’hui ses limites. Nul besoin de s’étendre sur les effets de la surexploitation des ressources naturelles sur notre santé et notre sécurité, sur la déprimante incapacité de l’Etat-Providence à réduire les inégalités et à contenir les explosions sociales, sur les effets psychosociaux d’une culture du travail mesurant le retour sur investissement dans le « capital humain » etc. Le constat est fait et il va nous falloir faire avec le monde en l’état.

 

Et tout à coup, on s’en réfère à celles et ceux qui ont de longue date dénoncé le modèle ou prédit ses impasses. D’un Kuznets ou un Stiglitz alertant sur les insuffisances du PIB à parler de la création ou de la dégradation de la valeur non chiffrée jusqu’à une Esther Duflo auditant méthodiquement les politiques de lutte contre la pauvreté en tension avec les paradigmes de croissance, en passant par une Elinor Oström promouvant la mise à l’abri des « communs » de toute forme de rationalisation utilitariste — tou·te·s lauréat·e·s du Prix de la banque de Suède en sciences économiques. C’est bien. Mais cela ne nous sera d’aucun secours si c’est pour dire seulement, dans la contrition, qu’on aurait mieux fait les écouter. En revanche, si c’est pour interroger les raisons pour lesquelles nous n’avons pas su les entendre, on peut commencer à envisager de rénover la performance.

 

Performativité : le besoin d’un nouveau récit commun de la performance

 

Avec l’historien Yuval Noah Harari et après les penseurs du pouvoir du langage, on peut questionner ce qui fait qu’un récit a, sinon autorité, puissance d’engager le vaste collectif et par là, de produire de la réalité.  Au propos d’Austin, qui corréla la performativité de certains actes de langage (les verbes d’action), au statut du locuteur (« Je vous déclare mari et femme » dit le maire, et cela change l’état civil parce qu’il a mandat pour ; « Je déclare la guerre » dit le chef d’Etat et cela mobilise les troupes de part et d’autre, car il incarne la nation ; « Je vais vous soigner » dit le médecin, et cela améliore déjà l’état de santé du malade parce que son titre est gage de savoir), Searle ajoute la dimension subjective des récepteurs. Et de débarrasser la problématique des effets du discours des intentions de ceux qui le prononcent. Ce n’est pas parce que je veux le bien du malade en lui promettant qu’on va le soigner alors que son mal est incurable qu’il me croit (car il consulte Doctissimo et pratique volontiers le nomadisme médical pour avoir le cœur net sur son état réel de santé). Ce n’est pas parce qu’institutionnellement, je suis élu·e de la République que l’on se considère « représenté·e » par ma personne. Ce n’est pas parce que j’ai un grade dans l’entreprise qu’on me fait confiance.

 

C’est à la faveur de tout un ensemble disparate et pas nécessairement cohérent d’éléments du récit commun que la légitimité d’un paradigme s’installe.  Aussi, pas plus qu’il n’y a de « main invisible » pour mixer les intérêts particuliers comme un milk-shake, il n’y a de complot propriétarien pour épuiser les ressources naturelles, essorer l’humain et encourager l’égoïsme. Mais il y a eu (par conjugaison d’un climat politique enthousiaste, d’une atmosphère socio-culturelle fabriquant l’idéal bourgeois, d’un engouement pour la machine et pour la finance, d’une appréhension du monde comme d’un infini, d’une perception de l’humanité divisée en « races » et « genres » assignés à telle ou telle fonction…), une adhésion historique et inconsciente des peuples à l’idée que la performance des chevaux de course serait transférable à toute pratique compétitive.

 

Aujourd’hui que nous savons ce dont nous ne voulons plus — à la fois ce que nous ne souhaitons plus voir entrer dans le champ de la compétition et ce que nous ne tolérons plus dans la compétition —, tout l’horizon des possibles est ouvert pour écrire une page nouvelle de l’histoire économique et sociale. A nous de décider si une fois de plus (jusqu’à la prochaine crise ?) nous choisissons de nous inspirer des économistes classiques et des parieurs hippiques. Ou si nous allons chercher les sources de la performance de demain du côté d’Aristote et des économistes « nobellisés » qui ont travaillé sur l’intérêt général à l’égalité… Et de la racine médiéval « parformer » qui signifie (nous) « accomplir »…

Marie DONZEL (avec la précieuse relecture de Sophie BERLIOZ. Merci.)

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