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Pour lutter contre le racisme, décrypter l’idéologie des couleurs

Si ce n’est pas la seule dimension du racisme, la préoccupation de la « couleur de peau » en est l’un des supports les plus manifestes. Mais de quelle(s) couleur(s) parle-t-on ? Et qu’est-ce qui se raconte comme récit symbolique, chargé d’histoires et de stéréotypes, derrière l’assignation d’individus et de sociogroupes à une couleur ? Marie Donzel, experte Inclusion & Innovation sociale s’est replongée dans les travaux de l’historien Michel Pastoureau pour éclairer la question.

 

Temps de lecture : 4 minutes

 

« Je suis beige » m’a dit un jour, en rentrant de l’école, une certaine petite fille de ma connaissance. Conclusion provisoire d’une discussion sur le racisme dans la cour de récréation. « Pas vraiment beige, en fait. Les Blancs ont plutôt la peau grise », lui répondis-je, me référant à ce que j’avais entendu quelques jours plus tôt à la radio, dans une série consacrée à l’histoire des couleurs ayant pour invité Michel Pastoureau. « Nan ! Le gris, ce n’est pas beau !  On va plutôt dire que je suis rose ». En revanche, assurément pas blanche. Pas plus que les personnes à la peau foncée ne sont objectivement noires, les personnes asiatiques jaunes ni les « Indiens » d’Amérique n’ont jamais eu la peau rouge.

 

Pour éclairer la question du racisme qui associe des origines réelles ou supposées à une couleur de peau assignée ou intériorisée mais en tout cas renvoyant à l’identité (puisque l’on dit « tu es » ou « je suis » quand on en parle), il est probablement nécessaire de revenir au moment de l’histoire où l’on a classifié les populations sur une palette restreinte à quatre couleurs, dont deux n’en sont pas selon les puristes (le noir et le blanc) et deux sont primaires (le jaune et le rouge).

 

Blanc sur noir : la chromatique du colonialisme

 

C’est au XVIIè siècle que « Blanc » commence à désigner les descendants européens dans le discours sur les colonies. Mais ça ne va pas de soi, car ni sur le vieux continent ni dans les terres qu’il conquiert, on ne voit bien ce qu’il y a de blanc dans ces peaux pâles qui rougissent au soleil et semblent vaguement verdir quand l’individu est patraque.

 

Malgré les efforts du biologiste et anthropologue Blumenbach pour installer le terme « Caucasien » afin de désigner les peuples au teint clair, c’est « Blanc » qui s’impose au courant du XVIIIè siècle quand est choisi le mot « Noir » pour remplacer « nègre » dans le discours sur l’esclavagisme.

 

Étroitement liée à des dynamiques de domination, cette première mise en opposition des ethnies par la pigmentation de la peau va évidemment se heurter à la question des nuances, quitte à concéder que lui échappent certaines populations dont la peau est assurément plus proche des tons clairs que foncés (comme par exemple une partie des personnes dites maghrébines) mais que « Blanc » ne saurait reconnaître en son sein car elles comptent bien parmi les « peuples d’empire ».

 

L’apogée de l’idéologie des couleurs : l’invention des « Jaunes »

 

Mais parmi ceux que l’on colonise, tous n’ont pas le même statut : l’appropriation des terres d’Afrique ne recouvre pas les mêmes enjeux que celles d’Asie, d’autant que si tout un continent se retrouve possédé en moins de 20 ans (entre 1800 et 1822) par ceux qui se disent Blancs, le vaste espace qui touche une Europe décidant que sa frontière s’arrête aux confins de l’Oural compte des pays et peuples qui ont résisté à l’occupation. Et l’on s’en méfie tout particulièrement, de ceux-là que le sinistre Traité sur l’inégalité des races humaines de Gobineau (1855) nomme les « Jaunes ».

 

Rien de hasardeux dans ce choix qui ne correspond en rien à la carnation non seulement loin du jaune mais aussi parfaitement diversifiée des Chinois·e·s, des Japonais·e·s, des Indien·ne·s, des femmes et des hommes de ce que l’on appelle à l’époque Ceylan, la Cochinchine, la Nouvelle-Guinée néerlandaise ou le Timor portugais. Non, le jaune est bel et bien choisi avec une idéologie assumée : faire croître en métropole le sentiment collectif d’un « péril » venant d’Asie.

 

Car le jaune, nous dit Pastoureau dans le dernier opus de sa série de monochromes historiques, c’est celle qui, alors qu’elle aurait pu être rapportée à la lumière, à l’or et au miel, s’est trouvée dès le Moyen-Âge associé au douteux : la trahison, la duplicité, l’avarice… Dès le XIIIè siècle, nous rappelle-t-il, il en est fait usage pour stigmatiser des populations : c’est à cette époque qu’il est déjà exigé des « Judas » comme sont considérés les juifs de porter un marqueur distinctif sur le vêtement et cet insigne doit préférablement être jaune. Une sombre prémonition des atrocités des années 1930-1940.

 

Plus « légèrement », il est encore aujourd’hui mille et une traces de l’invitation à la méfiance quand il y a du jaune : depuis le marquage au sol de la voirie qui indique l’interdiction de stationner en raison d’un danger jusqu’aux expressions « se peindre en jaune » employée dans la grammaire syndicale pour désigner les traitres à la cause des salarié·e·s et autres « briseurs de grève », « jaune cocu » pour moquer la personne dont le/la partenaire est (supposé·e) « infidèle », « être foie jaune » pour associer l’alcoolisme (présumé) d’une personne à un défaut de de fiabilité ou « rire jaune » pour évoquer précisément ce qui ne donne pas du tout à rire mais fâche et/ou blesse et n’inspire qu’amère ironie.

 

C’est apparemment, mais apparemment seulement, un aparté : Pastoureau fut interrogé par les médias quand, au moment même où sortait son livre Jaune, histoire d’une couleur, montait en France un mouvement qui prit pour emblème le gilet fluorescent. Et de proposer alors l’hypothèse que ce jaune-là pouvait s’interpréter comme l’adresse de la défiance réciproque entre le peuple et le pouvoir : un jaune pour dire le sentiment d’être trahi et/ou pour menacer les élites d’une révolte de masse des « classes moyennes » ?

 

Les ambivalences symboliques du noir & leur transposition aux stéréotypes sur les « Noir·e·s »

 

Mais alors, que dirait, depuis le point de vue des historien·ne·s du temps présent, la montée d’un « mouvement noir » en France qui se réapproprie les codes du « Black Lives Matter » américain ? A ma connaissance, Pastoureau n’a pas donné d’interviews depuis la flambée consécutive à l’assassinat de George Floyd aux États-Unis concomitante de la révélation en France d’une nouvelle contre-expertise sur les conditions de la mort d’Adama Traoré.

 

Mais pour proposer des pistes d’analyse par la socio-histoire des couleurs, il n’est pas inutile de se (re)plonger dans Noir, paru en 2008. Un ouvrage qui met en évidence la grande ambivalence des symboliques occidentales à l’endroit de ce champ chromatique : le noir, c’est à la fois le diabolique (la « bête noire ») et l’élégant (le smoking), les ténèbres (« années noires ») et la modernité (l’outrenoir de Soulages), l’autorité intimidante (« les hommes en noir », les « colères noires ») et le mystère (les « messes noires », les « boîtes noires »), le luxe (le caviar) et la misère (les « gueules noires », « manger son pain noir »), l’ivresse (« être complètement noir »), les angoisses de mort (des « idées noires » à l’ « humour noir »), l’abondance (« noircir des pages », « noir de monde »), la malhonnêteté (« marché noir », « travail au noir ») etc.

 

De quoi assurément alimenter une pompe à stéréotypes allant des plus négatifs aux plus « bienveillants » quand cette polysémie du noir infuse le regard et les discours sur les individus que l’on désigne comme tels, avec parfois cette gêne que révèle la tentation euphémisante de l’anglicisme (« les Blacks ») et/ou le verlan (« les Renois » les « Keublas ») pour se distancier d’une désignation par la couleur que l’on perçoit bien comme intrinsèquement raciste. Soit dit en passant, de mêmes vraies-fausses précautions sémantiques à connotations « sympas » s’exercent sans que la couleur s’en mêle quand on parle de « Reubeus », de « Feujs » ou de « Noich ».

 

Le retournement du stigmate face au déni des inégalités fondées sur l’origine réelle ou supposée

 

La mécanique de « retournement du stigmate » largement théorisée par Eving Goffman fait que celles et ceux qui sont désigné·e·s par une couleur et/ou une origine ethnique réelle ou supposée s’approprient les mots par lesquels on les désigne, jusque dans leurs variations les plus péjoratives. Au risque qu’avec plus ou moins de bonne foi, certain·e·s ne voient pas où est le problème dans le fait d’employer des termes stigmatisants pour parler de groupes dont les membres s’interpellent entre eux dans ces mêmes termes.

 

C’est évidemment faire déni de la fonction identitaire du sociogroupe qui se fait lieu d’émancipation pour les individus à compter du moment où ils prennent le pouvoir de se nommer plutôt que d’être nommés… Déni aussi de la matérialité des rapports sociaux qui dans les faits montrent que les conditions d’existence ne sont globalement pas les mêmes selon que l’on porte telle ou telle couleur de peau dans le regard social. Car il suffit de lire les rapports du Défenseur des Droits sur les discriminations à l’emploi ou à l’accès au logement, les écarts de rémunération corrélées à l’origine réelle ou supposée ou bien les chiffres d’une CoVid19 qui aura sensiblement touché davantage de personnes « racisées » aux États-Unis pour s’en convaincre si besoin.

 

L’impensé blanc : un vrai-faux référentiel à mettre en cause

 

Reste tout de même la question du blanc, qui demeure en suspens si ce n’est carrément impensée dans le sujet des écarts de traitement, au moins aussi longtemps que les enjeux du racisme ne sont pas directement posés sur la table. Pastoureau a également consacré un ouvrage à cette « non-couleur » qui, dans la symbolique, appelle les idées de virginité, pureté, fidélité, innocence, lumière, neutralité etc.

 

Mais, nous dit l’historien, le blanc est aussi la plus intransigeante des couleurs : on le veut pur, on lui reproche de ne l’être jamais assez quand le jaunissement et le grisement des murs ou du linge fatigué de nos intimités est perçu comme une altération de celle-ci, quand le blanc supporte si mal les taches que le quotidien réputé scabreux (taches de nourriture, de menstruations…) comme les grandes expériences de la vie (accouchement, maladie…) semblent irrémédiablement saboter.

 

Mais cette obsession de l’absolue blancheur n’est-elle pas aussi celle des suprématistes auxquels la seule idée du mélange fait horreur, mais aussi celle des autorités officielles qui, en lieu et temps de ségrégation instituée mirent en place des dispositifs de vérification des origines jusqu’à plusieurs générations en amont pour décider si les apparents « Blancs » l’étaient vraiment ou s’ils n’avaient pas caché du sang « noir ». Faut-il rappeler que le sang de tou·te·s les humain·e·s est rouge à une heure où les individus eux-mêmes paient pour explorer leurs origines en remplaçant une passion de retraité·e·s pour les arbres généalogiques par la fascination high tech pour les tests ADN ethniques ?

 

Cette exigence du blanc comme référentiel n’est-elle pas aussi la préoccupation, apparemment bien plus ordinaire que les manifestations du racisme hostile, de celles et ceux qui refusent tout débat sur les imprégnations de l’idéologie des couleurs dans nos mentalités collectives et de ce que cela produit d’une systémique de privilèges ? Le tout premier des privilèges, c’est de ne pas avoir à savoir ni à penser que l’on en a : c’est le confort de croire à sa seule valeur individuelle et ses seuls mérites pour expliquer sa condition. C’est ne pas avoir besoin de s’affirmer pour être accepté et c’est exercer malgré soi, une forme d’autorité. C’est disposer notamment de l’autorité qui permet de distinguer le « différent » à partir de sa propre « normalité » impensée. C’est pouvoir alors être dans une posture de magnanimité quand on promeut une « diversité » qui entend inclure les « différents » (de soi) en bénéficiant d’une écoute sociale d’emblée plus attentive pour une parole réputée plus juste et plus universelle que lorsque ce sont les « différents », soupçonnés de défendre d’abord leurs intérêts, qui s’expriment.

 

L’avenir de la lutte contre le racisme est précisément à l’inversion de ce paradigme : ce ne sont pas les « différents » que l’on doit désigner, c’est ce qui fait le référentiel de normalité et de centralité à partir duquel on fabrique la « différence » que nous devons mettre en cause. C’est le blanc, ce faux incolore, qu’il est nécessaire d’enfin regarder en face, avec toute la lucidité qui s’impose pour admettre qu’il porte les traces d’un modèle d’inégalités systémiques. Autrement dit, ni culpabilité ni déni : les Blancs ne sont pas les colons ouvertement racistes d’il y a un siècle et demi, mais les Noirs et les autres populations racisées demeurent stigmatisées et discriminées par la persistance d’une idéologie des couleurs dans la perception des différences. Ce n’est donc pas à partir des intentions des Blancs qu’il faut d’abord penser le racisme, mais à partir de l’impact d’une culture infusée de racisme qu’il faut appréhender la condition des personnes qui en sont les victimes.

 

Marie Donzel

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