Iel : est-ce que le débat est bien posé ?

Les débats qui se tiennent à la suite de la décision du dictionnaire Le Robert d’introduire dans ses pages le pronom « Iel » ont quelque chose d’Un jour sans fin. Mais si, vous savez, ce film dans lequel un présentateur météo (imbuvable) se retrouve coincé dans une boucle temporelle, condamné à revivre indéfiniment la même journée ([⚠️ spoiler] jusqu’à ce qu’il renonce à être un asshole). Un débat sur la langue inclusive, qu’il se focalise  sur la forme des noms de métier accordés en genre, sur la suppression de Mademoiselle des formulaires administratifs, sur le point médian, sur la règle de proximité ou sur « iel », c’est toujours un peu la même passe d’armes argumentaire. 

POUR : Rendre visible

CONTRE : … En rendant illisible ?

— Question d’habitude à prendre ! Tout changement passe par une phase d’inconfort

— Ce n’est pas de l’inconfort, c’est du massacre. On assassine la langue française

— Non, ce qu’on assassine, c’est l’estime de soi de celles et ceux qu’on invisibilise.

— Ça, c’est de la rhétorique victimaire de lobbys déguisés en discriminés !

— Whaaaaaaaaaaat ? 

— Et allez ! Ça va bien avec les anglicismes, puisque ça nous vient aussi des États-Unis.

— Ah bon ? Mais alors que dire du Québec, qui défend largement mieux la langue française que les franco-français et, ayant par ailleurs un coup d’avance sur l’inclusion, se souvient justement que le masculin ne l’emportait pas sur le féminin dans la grammaire jusqu’en 1767

— Je ne comprends rien à ces salmigondis. Et puis, vous n’avez pas mieux à faire ? Il y a la crise, le chômage, le logement…

— Ben justement, il faudrait le dire à ce député, précisément rapporteur d’une loi sur le logement, qui n’a jamais autant de fougue que lorsqu’il s’agit de s’en prendre aux évolutions de la langue que ce serait bienvenu qu’il se préoccupe plutôt de logement.

— Comme c’est mauvaise langue (!), ça…

Etc. etc. etc.

***

Et si, pour s’en sortir, il fallait changer d’axe de discussion ? On s’explique : incessamment sollicités pour donner notre opinion et il est bienvenu que celle-ci se fasse la plus tranchée possible (culture sondagièrejeu des réseaux sociaux, fortune des formats « clash » dans les médias…), nous avons tendance à raisonner en tout par la position de principe. Or, parfois, il faudrait prendre les sujets « en pratique ».

Des principes, il en faut. Tout particulièrement quand il est question de droits fondamentaux. Mais à penser la conversation sociale comme un systématique affrontement principiel, on fige d’emblée les positions, on renvoie l’échange au seul rapport de forces, on s’intéresse davantage au triomphe d’une idée sur la défaite de l’autre qu’à la compréhension mutuelle des intérêts en partage qui pourrait pourtant constituer la base d’un compromis appropriable. Et après saillies, tirs croisés d’insultes et attaques contre la fierté, non seulement on n’a pas avancé mais encore a-t-on laissé de côté les premiers concernés. Ici, les personnes qui emploient « iel » pour s’identifier (c’est-à-dire parler à la première personne au plus près de ce qu’elles perçoivent de leur identité) et les personnes appelées à lire ou entendre ce pronom qui ne leur est pas (encore) familier. 

Et l’empathie, b***el !

Peut-on donc entendre, sans (attribuer d’) arrière-pensées, que des individus ressentent comme étriquée la binarité de genre quand il s’agit de se présenter eux-mêmes ? Qu’est-ce que cela change, en fait, pour celles et ceux à qui cela convient qu’on les appelle « elle » ou « il » ? On pourrait se livrer à ce tout petit exercice d’empathie qui consiste, avant d’avoir un avis sur ce que les autres sont, disent et font, à ce qui se joue pour eux ; avant de se concentrer sur ce que cela travaille en soi-même, s’intéresser à ce que cela représente pour l’autre. Le point de vue de l’autre n’est-il d’ailleurs pas une information intéressante à sonder et à prendre en compte lorsqu’on veut se forger un avis sur ce qui pétrit les liens sociaux ? 

Ensuite de quoi, il est intéressant aussi de se pencher sur la situation de celles et ceux qui auront, à l’usage, affaire à la « nouveauté » (d’ordre linguistique ou de toute autre nature). 

L’autre jour, mon collègue Romain me demandait comment accorder les adjectifs avec « iel » : « Iel est gentil ou gentille ? » me proposa-t-il comme exemple. Je répondis « Iel est sympathique (ou agréable, facile, chouette, affable, aimable…)  ». Pirouette de ma part ? Oui et non. Oui, car bien évidemment, j’ai esquivé la question en faisant la maligne. Non, car il y va bien de gymnastique, celle que la langue épicène propose pour faire des compromis sans compromissions. 

Langue épiquoi ?

Il s’agit de prendre en compte l’intérêt d’une langue dégenrée pour faire place à toutes les identités, désarmer les stéréotypes, contourner les assignations, sans sacrifier à la lisibilité et à l’audibilité. Pour cela, on emploie l’ensemble des moyens mis à disposition par le langage, depuis les astuces traditionnelles telles que le recours aux synonymes (ce que je fis, au débotté, en proposant à mon collègue « sympathique » entre autres épithètes dont l’accord en genre est invisible à l’œil nu) jusqu’aux innovations les plus pointues (le point médian quand il ne gêne pas tellement la lecture et se fait muet à l’oral comme par exemple dans « salarié·es » qu’on va préférer à « collaborateur·trice ») en passant par les formules englobantes (« la classe politique » ou les « personnalités politiques » plutôt que « les hommes politiques » ou bien « droits humains » plutôt que « droits de l’homme »). Pour la plupart des choses que nous avons à dire et à écrire au quotidien, l’exercice est possible, il ne travestit pas le fond du message et a pour vertu de nous amener à nous questionner sur…

…Ce que parler veut dire. Vous l’avez repérée, hein, l’allusion à l’essai de Bourdieu ! C’est qu’il ne nous serait pas inutile de nous référer à ce traité d’ « économie des échanges linguistiques » quand nous sommes appelés à nous faire (et plus encore à donner) un avis sur les mots comme ils sont, comme ils ont été et comme ils changent. Car l’une des idées phares de l’ouvrage, c’est qu’une large partie de nos locutions en disent davantage sur notre position sociale (ou la position sociale à laquelle on prétend) que sur nos idées de fond. Que nos convictions assénées parlent avant tout de notre inscription dans des rapports de domination (être d’accord avec un point de vue, ce serait tout autant se signaler en soutien d’un locuteur/d’un courant de pensée qu’exprimer une adhésion de fond à un contenu) … Et que plus on prend une parole d’autorité sur une question, plus on silencie ceux qui sont soumis à l’autorité et privés de la pleine liberté de faire de leur « je » un sujet existentiel. 

Ce que taire permet d’entendre…

Alors, pour le dire moins pompeusement, est-ce que nous n’aurions pas intérêt à mettre un peu en sourdine le tapage des convictions contraires qui s’écharpent sur les plateaux et les réseaux sociaux, afin que les personnes qui veulent qu’on parle d’IEL autrement qu’en disant lui ou elle, puissent exprimer leur vécu, leurs ressentis et leurs besoins ? Allez, chut, on essaie… On se retrouve après pour en parler. Ensemble.

Marie Donzel, Experte inclusion & Innovation sociale

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