Anaïs Koopman
Anaïs Koopman
17 février 2022
Temps de lecture : 7 min

Trois questions à… Marie Donzel, directrice associée du cabinet AlterNego : La conciliation des temps de vie a-t-elle un genre ou une génération ?

Marie Donzel est directrice associée chez AlterNego et experte diversités & inclusion et innovation sociale.

Marie Donzel est directrice associée chez AlterNego et experte diversités & inclusion et innovation sociale. Elle répond à trois questions concernant la conciliation des temps de vie, selon le genre et les générations. 

D’abord, en quoi consiste la conciliation des temps de vie ? Comment cette notion a-t-elle évolué au fil du temps ?

Cette notion a bel et bien évolué avec le temps : il n’y a qu’à prêter attention aux évolutions sémantiques pour désigner ce qu’on appelle aujourd’hui la « conciliation des temps de vie » pour constater l’évolution du concept en lui-même. 

Dans les années 1970-1980, on parle plutôt de double journée, et c’est un sujet exclusivement féminin. Bien que les femmes soient de plus en plus nombreuses à travailler, elles gardent leurs obligations maternelles, de femmes d’intérieur. On parle même du complexe de super woman, selon lequel au moment où elles entrent sur le marché du travail au même titre que les hommes, la plupart se sentent obligées de prouver qu’elles ne renoncent pas à leur féminité – soit, à l’époque, à répondre aux injonctions d’être de bonnes épouses, mères ou ménagères – pour autant. 

Dans les années 1990, le sujet s’ouvre un peu plus et commence à toucher les hommes, notamment avec la monoparentalité et de la parentalité en alternance du fait de la garde partagée. Ainsi, les politiques familiales des entreprises revoient les dispositifs qui avaient été pensés pour les femmes et les mères au départ en les déployant pour les hommes et les pères. Par exemple, une entreprise qui avait instauré un « mercredi mères de familles », le renomme « mercredi pères et mères de famille ». Même si les choses bougent, l’empreinte historique subsiste malgré tout et la majorité des femmes conserve une charge mentale supérieure à celle des hommes. À cette époque, on ne parle plus de la « double journée », mais plutôt de vie professionnelle / vie familiale, que l’on considère comme deux domaines distincts. Depuis le 19ème siècle avec l’apparition du salariat, on se rend disponible envers son employeur sur un lieu et à un temps donné, et le reste du temps, que l’on considère comme la « vie privée », n’est socialement légitime que lorsqu’il s’agit de s’occuper de sa famille.

Dans les années 2000, on parle d’articulation vie professionnelle / vie personnelle : ce que les salariés font de leur temps libre ne regarde pas l’entreprise qui les emploie. Autrement dit, devoir s’occuper de ses enfants n’a pas plus ou moins de valeur qu’une activité sportive, artistique… ou juste ne rien faire ! Si on constate une réelle évolution en termes de droits et de principes d’égalité et de non-ingérence morale du travail, attention au déni : dans la vie personnelle, il y a des choix qui peuvent faire l’objet d’une relative souplesse d’organisation (activités de détente, de socialisation…), mais il y a aussi des contraintes qui s’imposent (récupérer ses enfants ne se fait pas à l’heure de son choix! Tout comme les faire manger ou les soigner quand ils sont malades). Il est donc parfaitement égalitaire de ne pas se mêler de ce que les gens font de leur vie personnelle, mais cela peut poser des questions d’équité, notamment face au développement de leur carrière. De même qu’il est égalitaire (et conforme au droit) de ne plus considérer que les parents sont prioritaires pour leurs choix de dates de vacances mais dans la pratique, il n’est pas absurde de tenir compte du fait que leur préférence va évidemment aux périodes de vacances scolaires. L’essentiel est de ne pas confondre égalité, équité et moralité. 

Depuis les années 2010, on parle de conciliation des temps de vie : pour la première fois, les choses évoluent aussi du côté professionnel, puisqu’on constate une vraie porosité entre le travail… et le reste de l’existence. On réalise que des activités, autre que les strictes missions que l’on accomplit au travail y contribuent pourtant, comme réseauter, se cultiver, etc. : on reconnaît que la vie professionnelle, notamment celle des cadres, contient une part d’informalité et que le temps de travail n’est pas  que du temps passé sur le lieu de travail pendant les heures dites de travail. Le fait de passer du terme « articulation » à « conciliation » témoigne du fait qu’on commence à sortir de la binarité qui sépare distinctement les espaces-temps « vie professionnelle / vie personnelle » pour prendre en compte la porosité, voire l’hybridation de nos terrains d’existence. L’espace-temps de travail, défini par un lieu et des horaires a été littéralement sanctuarisé lors de la création du salariat au XIXè siècle, en contrepartie du droit du travail fixant les droits et devoirs de la partie employeur et de la partie salariés. Or, depuis les années 60, cet équilibre est remis en jeu : en même temps qu’avec la massification de la population cadre, puis celle des nouvelles technologies, l’espace-temps de travail se diffuse dans d’autres espaces-temps de nos vies sans que le “bureau” n’est tout à fait cessé d’être le référentiel de présence (de présentéisme?) où il est exigé d’être vu au travail, il y a une dégradation de l’application du droit du travail : tout le monde travaille de plus en plus et de moins en moins en moins de gens font comptabiliser d’heures supplémentaires, de moins en moins de gens s’arrêtent quand ils sont malades ou quand leurs enfants le sont, faisant volontiers usage du télétravail pour bosser malgré tout.  Il faut désormais prendre acte de la porosité des espaces/temps comme un fait social majeur exigeant une mise à niveau du droit (et non un renoncement au droit). 

Quand on se demande si la conciliation des temps de vie a un genre, la première question qui me vient en tête est la suivante : penses-tu que les femmes et les hommes n’ont pas les mêmes chances de concilier leur temps de vie ? Pourquoi ? 

En soit, le sujet de la conciliation des temps de vie n’a pas de genre, car tout le monde en a besoin… mais dans les usages, des inégalités s’inscrivent dans la segmentation de nos existences : ce sont les traces de l’histoire et des stéréotypes. Concrètement, encore aujourd’hui, les femmes consacrent plus de temps aux tâches ménagères et familiales que les hommes, ce qui signifie qu’elles ont moins de temps que leurs homologues masculins à consacrer à leur travail et à leurs loisirs. Aussi, les hommes ont des journées plus complètes et plus longues, tandis que les femmes ont des journées plus hybrides et plus découpées, ce qui signifie qu’elles vont davantage alterner dans une même journée les temps de travail et les temps de vie personnelle. On observe aussi une différence de stratégie intime dans le rapport à l’organisation du temps qui se lit par exemple dans les temps de transport  : les données d’une récente étude britannique mettent en évidence que les femmes intègrent davantage la distance domicile-travail quand elles doivent prendre un emploi ou en changer ou bien étudier une offre de mobilité. Les hommes ont ainsi des temps de transport quotidien nettement supérieurs à ceux des femmes. Le vécu de ces temps de transport n’est pas non plus le même selon les genres : les femmes le ressentent plus comme du “temps perdu” que les hommes qui sont plus nombreux à y voir un “sas” entre le boulot et la maison ou à l’exploiter pour traiter de sujets professionnels qui demandent moins de concentration. Autre exemple d’écart de genre dans l’appropriation des questions de temps de vie : le télétravail. On a observé après le premier confinement que les hommes étaient revenus plus vite sur site et qu’ils ont aujourd’hui tendance à équilibrer le présentiel et le distanciel en faveur du premier. Les femmes sont globalement plus demandeuses de télétravail. On peut émettre l’hypothèse que malgré l’évolution des mœurs, persiste encore pour elles une nécessité d’avoir un pied au travail et un pied à la maison…

Au-delà de la question de genre, est-ce que l’équilibre des temps de vie varie en fonction des générations ? 

En réalité, deux choses rentrent en compte : l’effet d’âge (le fait que certaines choses se produisent à peu près sur la même tranche d’âge, comme avoir son premier enfant entre 25 et 35 ans, par exemple) et l’effet génération (le fait d’avoir une lecture différente des faits selon la génération à laquelle on appartient). Par exemple, moi qui fais partie de la Génération X, quand j’ai commencé à travailler, je n’aurais jamais osé dire : « Ce soir, je finis plus tôt, j’ai sport », même si j’en avais envie… ! Aujourd’hui, au contraire, les jeunes actifs n’ont pas peur d’inscrire dans leur agenda qu’ils ont un cours de chant ! C’est ça, l’effet génération. L’effet d’âge joue plutôt dans le fait qu’entre nos 20 ans et 40/45 ans, nous sommes supposés être dédiés à 100% au boulot, même si c’est aussi la période à laquelle on fonde une famille… tandis qu’à la quarantaine, on a généralement un regain de sérénité concernant notre carrière. Alors en principe, c’est à ce moment-là qu’on peut se permettre un peu plus de liberté dans la répartition de nos temps de vie. Tandis que même si la conciliation des temps de vie n’est plus jugée taboue, notamment pour celles et ceux qui commencent à avoir des enfants aujourd’hui, des stratégies implicites et inconscientes persistent et font qu’on risque encore de reproduire des structures telles que certains parents – et en particulier les mères – risquent d’être encore impactés par la parentalité dans leur vie professionnelle : on parle ici d’un effet d’âge sur une génération donnée, bien qu’elle soit particulièrement souple à ce sujet. Autrement dit, je pense qu’en matière de conciliation des temps de vie, les nouvelles générations sont bien mieux équipées que les précédentes pour faire valoir le besoin de liberté ou à tout le moins de flexibilité, mais que cela va être mis au défi à chaque grand “moment de vie”, et tout particulièrement avec l’arrivée des enfants. Il s’agira de passer ces étapes sans être rattrapés par les traditionnelles répartitions femmes/hommes dans les fonctions familiales et sociales. C’est en faisant mentir les permanences de l’effet d’âge qu’une génération fait véritablement bouger toute la société.

Propos recueillis par Anaïs Koopman

Anaïs Koopman
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