Une brève histoire… du télétravail en France

Ahhh le télétravail. Ces derniers mois, et encore plus depuis le début de la pandémie, difficile de passer à côté: la notion de « travail à la maison » est sur toutes les lèvres … Ce qui était un luxe il y a encore quelques temps est devenu pour certains une obligation, pour d’autres une libération, et pour d’autres encore, une option supplémentaire de modalités du travail. Mais quand et comment le télétravail, ou remote work, chez les anglophones, est-il apparu dans le monde du travail pour la première fois ? Et comment a-t-il été encadré par la loi, au fil du temps ? C’est parti pour une brève histoire… du télétravail en France.. 

La naissance du télétravail : un démarrage paresseux

Pas de révolution ! Le concept de « travail à la maison » ne connut pas dès ses débuts l’émulation qu’il rencontra plus récemment, durant la pandémie du coronavirus.

Le mot « télétravail » apparaît pour la première fois en France dans l’ouvrage « Des machines et des hommes: télécommunications » que signe l’ingénieur Louis Brunel en 1978. Ce terme désigne déjà, à cette période, le « travail effectué à distance »… sans grand succès. Ici déjà, les Etats-Unis devancent la France : le terme « telework » est utilisé pour la première fois dans un article du « Washington Post » au début des années 70, soit plusieurs années avant que Louis Brunel ne s’en saisisse. 

Et si la notion de travail à la maison existe déjà aux Etats-Unis depuis les années 50 grâce aux travaux de Norbert Wiener, qui supervise depuis l’Europe le bon développement de son activité, la France, quant à elle, ne dénombre que très peu d’adeptes de ce mode de travail. Dans les années 1970, le télétravail séduit néanmoins quelques précurseurs français, avec l’apparition de nouveaux moyens de communication tels que les premiers fax numériques et à impression laser, accompagnés du développement de la télématique et des autoroutes de l’information. 

Finalement, l’avènement de l’informatique dans les années 90 ouvre le champ des possibles, puisqu’il suffit dorénavant de posséder un ordinateur et une connexion Internet pour travailler en-dehors de son bureau. Si la technologie, évoluant avec le temps, permet à de plus en plus de salariés de télétravailler, les mentalités ont quant à elles la vie dure : les cultures d’entreprises n’évoluent pas au même rythme  et il n’est pas toujour aisé d’accorder le degré de confiance et d’autonomie nécessaire à la mise en place de ce nouveau mode de travail. En d’autres termes, cela n’est pas (encore) monnaie courante, mais c’est désormais une possibilité.

Le télétravail fait sa grande entrée au gouvernement

En 1993, la notion de télétravail existe mais s’illustre davantage en théorie plutôt qu’en pratique. Cette année-là, le Premier ministre Édouard Balladur travaille main dans la main avec Thierry Breton, alors dirigeant de la société informatique Bull : le premier demande au second de signer un rapport, intitulé « Le télétravail en France, situation actuelle, perspectives de développement et aspects juridiques ». En voici un extrait : « Le télétravail est une modalité d’organisation et/ou d’exécution d’un travail exercé à titre habituel par une personne physique dans les conditions cumulatives suivantes : le travail s’effectue à distance, c’est-à-dire hors des abords immédiats de l’endroit où le résultat du travail est attendu, en dehors de toute possibilité physique pour le donneur d’ordre de surveiller l’exécution de la prestation par le télétravailleur.« 

Deux années plus tard, en 1995, la France devance enfin les autres pays, lorsqu’elle inscrit le sujet du télétravail à l’ordre du jour du G7 (Bruxelles) et désigne le télétravail comme un vrai avantage sur le plan économique et social, puisqu’il permet des économies de frais de structures et de transport et limite les effets de la pollution. Malheureusement, tout cela reste très abstrait, et la notion de télétravail ne dépasse pas le stade de la discussion… pour le plus grand nombre. 

Le statut de télétravailleur matérialise le télétravail

En 2002, le télétravail prend finalement une dimension européenne, à travers l’accord-cadre européen non contraignant sur le travail hors des locaux de l’entreprise signé par les partenaires sociaux. Une avancée qui  confère désormais aux télétravailleurs les mêmes droits que les collaborateurs travaillant dans les locaux de leur entreprise et permet ainsi à davantage d’actifs d’avoir accès au statut de télétravailleurs. Cette signature fait suite à plusieurs études sur le télétravail, qui pourrait, d’après ces dernières, aider à diminuer la fatigue et le stress, en offrant des horaires plus flexibles et un gain de temps hors des transports. 

Pour aller plus loin, en 2005, un Accord National Interprofessionnel (ANI) est signé  stipulant que le télétravail peut désormais faire partie des conditions d’embauche du salarié, ou peut aussi être mis en place par la suite, en faisant l’objet d’un accord collectif ou d’un avenant au contrat de travail initial, avec l’accord de l’employeur, évidemment. De plus, le télétravail doit se faire sur la base du volontariat et un refus  (hors pandémie, évidemment) ne peut être un motif de rupture de son contrat de travail. Enfin, le télétravail est réversible, ce qui signifie que l’employé comme l’employeur peut demander à l’annuler.

En 2012, la loi Warsmann conforte l’ANI en rappelant les différentes obligations que l’employeur a lorsqu’un ou plusieurs de ses salarié(s) télétravaillent : il doit prendre en charge les coûts liés à l’exercice du télétravail, informer ses salariés en cas de restriction à l’usage d’équipements ou outils informatiques, et fixer avec eux les plages horaires auxquelles ils peuvent être contactés pour éviter tout débordement. Enfin, il doit organiser avec eux un entretien annuel sur leurs conditions d’activité en télétravail.

En 2017, l’ordonnance Macron n°2017-1387 permet enfin de reconnaître le télétravail au niveau de la loi, puisqu’il figure désormais dans le Code du travail français, à l’article L.1222-9, comme suit : « Le télétravail désigne toute forme d’organisation du travail dans laquelle un travail qui aurait également pu être exécuté dans les locaux de l’employeur est effectué par un salarié hors de ces locaux de façon volontaire en utilisant les technologies de l’information et de la communication. » Cela permet aussi et surtout d’encadrer le télétravail en précisant sa mise en place, les droits associés aux télétravailleurs et à leurs employeurs, etc.

Avec les grèves, le télétravail a (un peu) le vent en poupe

Lorsqu’on évoque le télétravail aujourd’hui, on pense d’office aux mesures qui ont été prises pour contrer la diffusion du coronavirus. Et pourtant, d’autres évènements majeurs avaient déjà commencé à mettre la notion de travail à la maison davantage en lumière : en décembre 2019, les grèves ont joué un rôle prépondérant dans la mise en application du télétravail. 


Ainsi, d’après l’étude annuelle Télétravail 2020 signée Malakoff Humanis, « 28% des entreprises, qui ne proposaient pas le télétravail auparavant et dont le métier le permet, avaient changé de position et déclaraient l’avoir finalement accordé à leurs salariés pendant les mouvements sociaux dans les transports« . Aussi, « 38% des salariés dont le métier le permettait mais qui ne le pratiquaient pas auparavant l’avaient ainsi adopté pendant cette même période« . Une donnée non négligeable, en période pré-covid.

Les mesures du confinement donnent une nouvelle chance au télétravail… Mais pas pour tous

Lorsque le Covid a commencé à faire parler de lui, des mesures ont été prises dans un contexte de confinement dès mars 2020. Suite aux mesures effectuées par l’INSEE, les chiffres du télétravail ont donc naturellement explosé cette année-là : « lors du premier confinement environ 48% de la population active a travaillé au moins une fois à son domicile contre seulement 22% en 2019 à la même période« .

Si le télétravail a concerné une immense partie de la population active à cette période, il ne faut cependant pas négliger l’ensemble des salariés qui n’ont pas pu travailler de chez eux, même en pleine pandémie, du fait de la nature de leur travail : les agriculteurs, postier, éboueurs, commerçants ou encore les travailleurs du BTP n’ont pas vécu les mêmes mutations dans leur vie professionnelle que les 48% d’actifs concernés par le remote en 2020. 

QUID du télétravail maintenant ?

Si grand nombre d’actifs d’entreprises de tous secteurs n’ont pas forcément repris leurs habitudes d’avant Covid, en ne retournant pas sur leur lieu de travail 5j/7, le télétravail n’est pas encore LA référence en termes de mode de travail.

Malakoff Humanis explique cela par des cultures d’entreprises longues à transformer et la méfiance encore présente de certains  managers quant à l’autonomie et la liberté procurées par le télétravail, limitant le contrôle sur les tâches effectuées. Cependant, le travail hybride mixant présentiel et activité à distance tend à se développer, nécessitant une réorganisation pour accompagner au mieux ces changements culturels, organisationnels et managériaux et ainsi éviter les dysfonctionnements et les angoisses qu’il pourrait générer. 

Ces nouveaux modes de travail posent évidemment de nombreuses questions, et notamment :  Comment télétravailler sans isoler ? Comment réussir un management de proximité à distance ? Comment échapper aux biais de proximité dont on entend parler depuis peu ? Maintenant que la pratique du télétravail est encadrée par la loi, place à l’expérimentation !

Anaïs Koopman

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