Justine Kieffer
Justine Kieffer
20 février 2024
Temps de lecture : 4 min

Justice sociale : quand le cinéma de Ken Loach tire la sonnette d’alarme  

Daves Johns dans
Daves Johns dans "Moi, Daniel Blake", de Ken Loach. (Le Pacte)

« C’est une vaste blague tout ça : chercher un travail qui n’existe pas, c’est totalement humiliant. » s’insurge Daniel Blake, le personnage éponyme et révolté mis en scène par Ken Loach en 2016. Et pour cause, dans ce portrait bouleversant du nord de l’Angleterre le réalisateur britannique y dépeint le combat d’un sexagénaire au chômage, confronté aux faillites sociales d’un système injuste envers ses travailleurs. Une mise en lumière aussi violente que nécessaire huit ans plus tard, et plus particulièrement en cette journée mondiale pour la justice sociale. L’heure est au bilan.

Depuis 2008, le 20 février met à l’honneur la justice sociale partout dans le monde. Une notion qui n’a de cesse d’animer les ambitions du gouvernement Macron depuis son premier quinquennat. Soucieux de répondre aux aspirations des Français et d’apaiser le climat social, des mesures fortes ont été annoncées, déclinées autour de 4 objectifs phares : permettre à tous de travailler ;  Faire en sorte que le travail paie ; Renouer avec la méritocratie et l’égalité des chances ; Renforcer le modèle social .

Autant de déclarations qui font écho à la sphère du travail, ce qui n’a de somme rien d’étonnant si l’on s’intéresse de plus près à l’origine de la notion de justice sociale. Les historiens situent l’émergence de cette revendication au début du 20ème siècle, période marquée par les premières rébellions organisées contre les grandes puissances industrielles côtoyant l’extrême pauvreté de la classe ouvrière. Un siècle plus tard, ces luttes semblent toujours exister à mesure que le système néolibéral continue de creuser les inégalités, fragilisant à pas de géant la justice sociale. Et ne cesse d’inspirer le milieu du cinéma engagé. À commencer par Ken Loach, dont le nom résonne comme un cri de justice sociale.

La justice sociale au coeur du cinéma de Ken Loach

Depuis ses débuts dans les années 1960, le réalisateur britannique s’est imposé à travers son art comme une voix clé dans la lutte contre les inégalités. Et pointe notamment du doigt l’injustice causée par les grandes mutations du capitalisme et leurs conséquences sur les plus fragiles. Sa filmographie est une véritable chronique poignante et affûtée de l’extrême pauvreté de la classe ouvrière, de l’ultra-précarisation des travailleurs, des phénomènes migratoires, des failles du système de sécurité sociale…

Pour n’en citer que deux, on pense ainsi à « Sorry we missed you » dans lequel Ken Loach nous plonge dans le monde du travail précaire. Impuissants, les spectateurs suivent la vie d’un travailleur dont la santé physique et mentale est mise à rude épreuve, confronté à l’impossibilité de joindre les deux bouts, piégé dans des cycles de dettes infernales malgré des heures de travail acharnées.  Dans « I Daniel Blake », le réalisateur offre un regard percutant sur les failles du système de sécurité sociale britannique. Ken Loach dépeint avec une certaine empathie les humiliations et les obstacles auxquels sont confrontés les plus vulnérables de la société en soulignant l’inhumanité des politiques néolibérales qui privent les individus de leur dignité et droits fondamentaux.  

La nécessité de s’insurger : une volonté du réalisateur

De film en film, le cinéaste peint une histoire sociale et une réalité brutale du Royaume-Unis. Faisant de chacun d’entre eux un appel à l’action, une invitation à ouvrir les yeux sur les réalités souvent invisibles de la pauvreté et de l’injustice. Par le biais de techniques cinématographiques puissantes et une narration authentique, Loach suscite l’indignation des spectateurs, incitant à remettre en question les structures sociales et politiques qui perpétuent les inégalités. « Faire preuve de complaisance à l’égard de phénomènes intolérables est tout simplement inacceptable », s’insurge t’il. Le réalisateur porte ainsi à travers son art, la voix de l’acharnement et de la solidarité en dénonçant la culture du compromis favorisée par le patronat, incapable de changer les choses en profondeur.  

Malgré une volonté de l’Organisation Internationale du Travail qui a adopté en 2008 une “Déclaration sur la justice sociale pour une mondialisation équitable” en vue de promouvoir la justice sociale pour le travail décent, le bilan reste sombre. L’écart entre les engagements souscrits de façon unanime par les membres de l’OIT et les résultats concrets obtenus discréditent son pouvoir d’agir et son efficacité.  

L’urgence d’agir face à des inégalités sociales qui perdurent

En cette journée mondiale de la justice sociale, rappelons alors qu’entre 1980 et 2016, les 1% des plus riches au niveau mondial ont capté 27% de la croissance. En d’autres termes, « le quart du travail que nous accomplissons, le quart de toutes les ressources que nous extrayons et de tout le CO2 que nous émettons servent à enrichir les plus riches » tel que l’illustre l’anthropologue Jason Hickel. Un tel constat incite à réinterroger tant les limites écologiques et planétaires de la croissance que ses limites sociales. Malheureusement dépassées par un système qui ne cesse de fracturer le contrat social par les inégalités « par le haut », les conflits et l’affaiblissement des institutions censées protéger les droits des travailleurs. 

C’est à cette fin qu’Amina Mohammed, vice-secrétaire générale de l’Organisation des Nations Unies rappelle la nécessité de « développer des politiques plus justes et plus équilibrées ». À travers notamment le durcissement du dialogue social avec les acteurs de l’économie réelle pour avoir un impact concret. Quant au cinéaste engagé, il continue de son côté à rappeler l’urgence d’œuvrer pour une véritable justice sociale et durable… En la projetant sur la toile.

Justine Kieffer 

Lire des articles sur les thèmes :