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Ce que « merci » veut dire

Chaque soir, aux fenêtres, nous applaudissons les soignant·e·s et l’ensemble des personnes qui répondent aux vitales nécessités, dans ce contexte inédit de crise sanitaire portant des effets sociaux et économiques de grande ampleur. Entre les « bravos » fusent aussi des « mercis ». Les mots de la reconnaissance. Marie Donzel, experte inclusion & innovation sociale et Jean-Edouard Grésy, anthropologue du droit, auteur de plusieurs ouvrages sur le don, se penchent sur ce que « merci » veut dire, dans notre présent exceptionnel, et sur ce qu’il devra en rester « après ».

 

Merci : instant de grâce ou constance de gratitude ?

 

Le parcours étymologique du mot merci est pour le moins instructif. Merci vient du latin cicéronien « merces », porteur de plusieurs définitions : le salaire, la récompense, l’intérêt, l’échange, le rapport… On le retrouve en vieux français, au IXè siècle, sous les formes « merchi », « mercit », « marchy » pour dire la « grâce » au sens de miséricorde. Au XIIè siècle, le terme se rapporte à la relation d’endettement : c’est de là que nous vient l’expression « à la merci de » qui indique un contrat (formel ou informel) de soumission à celui à qui l’on doit (de l’argent, mais parfois aussi la protection ou une position dans l’ordre social…). Par extension, merci entre dans le lexique de l’amour courtois, d’essence asymétrique :  c’est la faveur, la marque d’attention d’une dame envers son prétendant.

 

C’est à partir du XVIè siècle que merci prend le sens que nous lui connaissons aujourd’hui : la manifestation de la gratitude. Puis au cours du XIXè siècle que le mot s’inscrit dans le code de politesse, avec « s’il vous plait », « je vous prie de m’excuser » entre autres formules plus ou moins sincèrement employées et pas exemptes de stratégies de ségrégation sociale, nous indique une lecture critique des écrits de Frédéric Rouvillois, qui a étudié de près la construction de la bienséance au siècle bourgeois.

 

Le don et l’authenticité du remerciement

 

C’est peu de dire que le bagage que charrie merci est chargé : de l’attention, de la reconnaissance, de la récompense, de la contractualisation, de la relation, de la socialisation… Le temps est donc venu de s’en référer à celui qui a le mieux appréhendé cet ensemble. Nous avons nommé Marcel Mauss, bien sûr.

 

Bref rappel des enseignements du « père de l’anthropologie française » : nos liens se nourrissent de la triple obligation donner-recevoir-rendre. Ce tryptique implique une mécanique de don et contre-don : quand je donne, j’attends que l’on reçoive ; quand je reçois, je me dois de rendre. Merci semble jouer un double rôle dans ce chemin du lien : il accuse réception du don (reconnaissance) et par là-même émet la promesse du contre-don.

 

A une condition, néanmoins : l’authenticité. Merci ne peut pas être un mot-valise, une simple marque de civilité, voire une formule pré-enregistrée dans une signature de mail. En face de la froideur des mercis de convenance, les chaleureux remerciements gorgés d’émotions sont-ils par nature plus authentiques ? Plus humains, indiscutablement ; plus spontanés, vraisemblablement ; plus conscients, probablement… Mais plus engageants ?

 

Concrètement, allons-nous nous contenter de remercier soignant·e·s, personnel de nettoyage et de ramassage des ordures, caissier·e·s et commerçant·e·s de proximité, travailleurs & travailleuses sociaux, enseignant·e·s et autres acteurs & actrices en « première ligne » chaque soir à 20h00 le temps de la crise du Covid19 sans nous engager dès maintenant, à rendre conséquemment pour tout ce que nous recevons de ces femmes et hommes ? Le précédent de la gratitude adressée aux forces de police en 2015 qui n’a pas durablement transformé la condition de ce corps ni le regard collectif sur eux, doit nous interroger : quel engagement à l’égard des individus, des collectifs et de la société prenons-nous quand nous remercions celles et ceux qui font don d’une conscience professionnelle à toute épreuve, de leurs heures de travail sans compter, de leur savoir-faire et savoir-être en situation difficile, de leurs prises de risque, du sacrifice de leur vie personnelle etc. pour sauver nos vies et assurer en toutes circonstances le plus important (la santé, la sécurité, la distribution de nourriture et biens de première nécessité, la collecte des ordures, l’éducation, la justice…) ?

 

Et « demander », dans tout ça ?

 

L’apprentissage d’une histoire des « grands hommes » dès l’ouverture du premier manuel scolaire consacré au récit commun, nous porte volontiers à l’héroïsation. Mais plus d’un·e de celles et ceux qui sont en « première ligne » aujourd’hui se défendent d’être des héros et héroïnes. Et de signifier qu’aussi touché·e·s puissent-ils/elles être par l’hommage de la nation qui les applaudit pour les encourager, les féliciter et les remercier, cela ne répond pas aux demandes, parfois formulées depuis plusieurs années, d’œuvrer à l’amélioration de leurs conditions de travail. Nous les remercions donc aujourd’hui pour ce qu’ils/elles donnent, mais allons-nous demain leur rendre à la mesure de ce qu’ils/elles demandent ? `

 

Au triptyque initial donner-recevoir-rendre de Mauss, le sociologue Alain Caillé suggère dès 2007, dans la conclusion de son Anthropologie du don, d’ajouter « demander » et formalise cette idée dans La révolution du don (ndlr : co-écrit avec Jean-Edouard Grésy) en 2014 pour l’approfondir encore avec Extensions du domaine du don, paru en 2019. Demander, c’est peut-être l’étape la plus critique de ce parcours du lien social : nous y avons été mal formé·e·s par une éducation qui voit au mieux de l’audace mais le plus souvent de l’impudence, voire de l’insolence, dans le fait d’exprimer directement ses intérêts et besoins ; alors, nous avons tendance à confondre demander et exiger et nous avons développé peu de façons autres que la doléance, la protestation, le chantage ou la revendication pour demander. De ces faits, nous nous confrontons à l’inaudibilité de la demande. Jusqu’à ce qu’une crise (celle de l’individu qui craque la dernière allumette de ses forces pour déclencher un burn-out, celle du collectif qui se fissure sous le poids des tensions rentrées et conflits ingérés, celle de la société et/ou de l’économie qui se heurtent aux limites d’un système…) rende brutalement l’inentendu tonitruant.

 

Faire de ce merci une valorisation tangible

 

En ce lundi 13 avril, le président de la République a cité l’article I de notre Déclaration des Droits proclamée le 26 août 1789 : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Est-ce à dire que le Covid19 est un agent révolutionnaire ? Cet article passé par la trappe de l’histoire n’a jamais ambitionné de niveler par le bas les rémunérations comme dans les régimes communistes mais de valoriser, en l’espèce revaloriser, ceux qui agissent pour le bien commun. Chiche ! Aujourd’hui, en pleine crise, tou·te·s celles et ceux qui, là où ils/elles sont, au cœur de l’urgence ou au travers de discrets gestes du quotidien agissent pour l’utilité commune méritent amplement ces applaudissements symboliques, car ils nous rassemblent. Demain, quand la crise sera derrière nous, pour ne pas glisser dans le diabolique, ce qui nous divisent, ces mercis devront aussi se traduire matériellement, dans l’amélioration des moyens attribués à l’exercice de ces métiers.

 

Nos mercis des temps apaisés ne sauraient être de simples politesses : ils devront avoir la force de la reconnaissance du don. S’inscrire de façon consciente et durable dans l’appréhension de la valeur du lien social. Y compris naturellement envers nos collègues et collaborateurs/collaboratrices, qui font don chaque fois qu’ils/elles s’engagent dans la coopération, l’entraide, le fonctionnement du collectif de travail. Nos proches et celles et ceux qui, dans les foyers, donnent de leur personne et de leur temps pour faire « tourner la baraque » et apporter du (ré)confort à chacun·e. A ce titre, si nous avons bien compris qu’il y a dans merci du « recevoir » et le début d’un « rendre », il nous faut aussi prendre l’engagement d’apprendre à mieux savoir demander soi-même et mieux entendre la demande de l’autre. « L’après », ce n’est pas la fin des applaudissements, c’est le début de relations rénovées par tout ce que cette crise nous aura appris.

 

 

Marie Donzel et Jean-Édouard Grésy

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